Published On : 16 juin 2018 |Last Updated : 6 juillet 2018 |4607 words|19.4 min read|8 Commentaires|

Les sites de photographie, principalement américains, car il semble qu’on n’innove que là-bas, ne manquent jamais de marteler à quel point les réseaux sociaux sont une chance autant qu’un passage obligé pour le photographe professionnel. I.n.d.i.s.p.e.n.s.a.b.l.e on vous dit, vous en passer, c’est avoir tout faux.

On se répand alors à qui mieux-mieux sur les meilleures stratégie de social marketing pour faire succès. Cherchez, Google est saturé de ces articles qui expliquent comment tirer parti à 100 % de ces réseaux fabuleux.

Moi, là, j’ai un problème : un truc ne peut pas être simultanément une chance et une nécessité. Il fait choisir. En réalité, c’est une technique de manipulation qui consiste à chatouiller en même temps ton sens des responsabilités et ton sens des opportunités, pour bien te faire sentir que tu es un entrepreneur raté si tu ne te conformes pas. Un propos bien sectaire qui ne peut venir que de la bouche d’un converti dur de dur.

Alors, pour bien te démarquer de la masse, tu vas faire exactement comme tout le monde et ouvrir la millionième page de photographie sur Facebook, la même sur Instagram, et puis tu fais comme ça le tour des places to be  : 500 px, Flickr, Instagram, etc. Et puis là, tu vas batailler pour attirer un peu plus d’attention que la concurrence. Rapidement, tu comprends les ficelles : il faut faire comme les autres, mais en légèrement plus cool. Les gens aiment ce à quoi ils sont habitués, alors il ne faut pas trop les perturber, mais ils aiment aussi avoir l’impression que c’est nouveau, alors il faut le perturber juste un petit peu à la fois. Un peu comme une chanson de Lady Gaga : c’est une fille géniale, quand on entend sa musique, ça sonne comme exactement tout le monde mais à chaque fois avec un petit plus complètement nouveau qui la fait sortir du lot. Un rythme, un timbre, et bien sûr, sa légendaire excentricité décorative au service de sa particularité commerciale. Elle distille ses innovations musicales au cours de sa carrière comme le gouvernement français distille les lois liberticides : à petite dose, le temps qu’on s’habitue, et que ça glisse tout seul.

En fait, le succès, sur les réseaux sociaux, c’est de suivre plein de gens et de leur mettre tous les jours une tape dans le dos en commentaire, pour être sûr qu’ils s’abonnent. Et on y va franco dans l’hyperbole laudative, trop n’est jamais assez. En soi, c’est vrai, faire connaître son travail sans subir les éditeurs de magazines rétrogrades n’a jamais été aussi démocratique. Sauf que c’est démocratique pour tout le monde en même temps. Donc c’est encore plus facile de se retrouver noyé dans la masse. Retour à la case départ : ça n’a jamais été aussi facile de n’être personne. Et de le rester. « Plus ça change, plus c’est pareil » (Coluche).

Alors, on découvre que les heures perdues investies dans le réseautage, le papillonnage et la congratulation sur les profils des copains, à l’affût de leurs miettes, ne paient pas si bien que ça : on ramasse difficilement une centaine d’abonnés, dont un pourcentage variable mais infime voient nos publications, et un pourcentage encore plus infime interagit avec elles, qui est la condition requise pour qu’elles obtiennent une visibilité « gratuite ». Le retour sur investissement fait peur.

Oui, parce que les réseaux sociaux te laissent créer leur contenu (donc leur valeur) avec ton petit appareil photo et ton petit ordinateur (que tu finances), mais ils ne vont quand même pas faire ta pub à ta place non plus… Si tu veux que tes abonnés te voient, il faut alors « sponsoriser » tes posts. Arrêtons-nous deux minutes sur ce terme : sponsoriser. Normalement, on sponsorise quelqu’un d’autre, qu’on aime, quand on a un surplus de budget. Se sponsoriser soi-même, ça n’a pas de sens. Encore un enfumage dialectique pour te faire avaler la couleuvre : tu dois payer pour que ton travail soit vu, et pour que les gens qui se sont volontairement abonnés à ta page reçoivent ce pour quoi ils sont abonnés. Marketing de base : tu créées l’attente (la notoriété/publicité), puis la frustration (personne ne voit mes publications), puis tu promets une solution miracle implicant de passer par la caisse (les publications « sponsorisées »), et là, les gens te lâchent leur cash avec un empressement digne d’un puceau dans mamie.

Je n’ai pas de problème avec la publicité : on paie pour faire connaître un produit, en espérant un retour sur investissement. Oui mais… Quand tu es photographe, ton produit c’est ce qui est dans la publicité : le contenu visuel. S’il faut payer pour que tes images soient vues, en fait on te fait payer ton produit. 

Là à ce stade, tu n’as pas encore généré un centime. Pourquoi ? Parce que maintenant, les marques et les clients ne veulent plus des photographes, ils veulent des influenceurs, c’est à dire des personnalités virales (mais pas contagieuses) qui, par leur seule présence, peuvent assurer la promotion de leur produit auprès de leur public, en plus de faire le boulot de prise de vue et de retouche. Un genre de studio photo et agence de pub intégrés en un seul professionnel freelance charismatique, si possible sympathique pour que les gens s’identifient.

En échange, et bien les marques et les clients promettent des machins gratuits, de la visibilité, rarement des vrais paiements. Le marché de la visibilité se porte bien, il faudrait que j’essaie de payer mes courses avec. C’est cette monnaie d’une étoffe si fine qu’on la voit à peine, et c’est du dernier chic à la cour. La monnaie de ce marché de dupes n’est dépensable que sur ce même marché de dupes : on s’échange de la visibilité contre de la visibilité, dont le cours est fixé par le nombre d’abonnés.

Donc là tu réalises qu’être photographe, ça ne suffit pas : il faut être une micro agence de comm’. Premièrement, tu réécris ta bio : tu n’es plus photographe, tu es artiste visuel. Tu ne fais plus de la photo, tu fais du story-telling visuel. Tu es aussi entrepreneur, écrivain, coach de vie, blablabla. Et là tu lances ta première pub. 22 € de moins plus tard, tu as 2 abonnés en plus, et tu découvres que les tarifs de Facebook sont absolument nébuleux : tu leur donnes un budget maximum quotidien qu’ils gèrent comme ils le veulent, et c’est quand tu reçois la douloureuse que tu découvres que tu paies 0,36 € par clic sur ta pub et que pour 22 €, 550 personnes ont vu ton message (tarifs de juillet 2017).

On a compris l’idée : pour que les réseaux sociaux commencent à rapporter, il faut y investir un temps considérable qui n’est payé par personne, vu que le boulot du photographe est de produire des images, et que personne ne veut payer pour les utiliser, mais qu’il faut payer pour être vu, parce qu’on n’est pas engagé sur la qualité de son travail mais sur sa notoriété, utilisée à la fois comme métrique de la qualité mais surtout comme vecteur de communication. Et sauf rare exception, les réseaux sociaux n’ont aucune politique de rétribution des créateurs qui leurs fournissent le contenu qu’ils monnétisent.

En pratique, ce qui fait vivre la photo professionnelle en ce moment, c’est le marché de la formation pour amateurs. Même les modèles se mettent à faire des séminaires de formation pour photographes : portrait, nu, éclairage studio, parfois même culture et histoire de l’art. Ça permet non seulement d’éduquer, donc de créer, son marché, mais surtout d’utiliser l’angoisse des débutants pour créer des produits de formation à haute rentabilité (tarif élevé par participant, plusieurs participants, matériel non fourni). D’ailleurs, ici même, sur ce site, je tiens deux caisses de dons séparées, qui correspondent à deux budgets différents :

  1. la caisse « photos », dédiée aux images, avec 0 € récoltés pour 12000 € investis (sur 4 ans),
  2. la caisse « articles », dédiée à l’analyse, avec 66 € récoltés pour 11000 € investis (sur 2 ans).

On pourrait se dire que mes photos sont nulles et n’intéressent personne, mais ma mailing-list photos contient à ce jour 1,6 fois plus d’abonnés que ma mailing-list articles. Donc on a peut-être ici un problème de perception de la valeur : le texte (ou l’analyse qu’il véhicule) serait plus valorisé que l’image (ou que les idées et sentiments qu’elle transmet). Pourquoi ? En coulisse, c’est en moyenne autant de travail. En terme de compétences, c’est à peu près aussi difficile. À mes yeux, la valeur est similaire.  Le lecteur n’a pas mes yeux…

Les likeurs ne sont pas des payeurs, mais des resquilleurs, toujours prêts à consommer, sans jamais rien donner en retour. Minh-Ly a 14 400 abonnés sur sa page Facebook, 2 600 amis sur son profil, 18 000 abonnés sur Instagram. Un jour, on se dit qu’on va se faire un compte Patreon commun avec des séries qu’on construit tous les deux, éventuellement un peu plus érotiques que ce qu’on publie en accès illimité. En plus, elle travaille depuis un an sur une série, La revanche de la modèle, où c’est elle qui photographie ses photographes, parfois à poil. C’est quand même assez amusant.

On utilise principalement ses profils sociaux pour lancer la chose, le 10 décembre 2017. Tout le monde est super heureux pour nous, on reçoit plein de messages d’encouragement. Prix d’entrée unique : 5 USD/mois pour un accès cumulatif aux séries ultérieures. On poste 4-5 fois par mois. Et bien aujourd’hui, 7 mois après, on a 10 supporters, tous photographes (canadiens, américains, allemands - surtout pas français), pour un total de 61 USD/mois avant déduction de la commission Patreon. 10 souscripteurs sur un total de 35 000 abonnés cumulés, dont la majorité sont explicitement là pour la partie érotique. 0,31 pour mille de conversion, est-ce qu’on fait à ce point de la merde ? Ou est-ce l’abonné social qui est par nature un resquilleur ?

Dans une économie matérielle, la transaction est le préalable obligatoire à l’accès au contenu : il faut payer le support de ce contenu (papier, CD, DVD, etc.). La transaction est donc l’occasion de prélever, a priori, une participation du lecteur-client au travail. Dans une économie digitale, l’accès au contenu est possible sans transaction puisque le support est dématérialisé, et donc gérer la participation au travail est plus difficile. En effet, l’ADN du web est la gratuité puisque ses origines sont d’abord l’échange d’informations entre scientifiques professionnels (donc déjà payés par des laboratoires), puis dans l’amateurisme éclairé (la déferlante de pages personnelles HTML 1.0) et l’opensource/hacking (GNU-Linux, logiciel libre, etc.). Changer le modèle en cours de route est perçu comme une trahison par l’utilisateur qui paie sa connexion internet.

Le problème est que le web 1.0 gratuit était un web de l’information, fait de lecteurs-contributeurs, en ce sens que les scientifiques et les amateurs éclairés l’utilisaient comme support de collaboration, pour produire quelque chose d’autre. Dans un contexte collaboratif, chacun donne et profite simultanément. La démocratisation du web et l’apparition du web 2.0, celui du divertissement, introduit le lecteur-profiteur : celui qui profite de l’accès libre sans contribuer en retour. C’est le téléspectateur qui change d’écran. À ce moment là, le web collaboratif se transforme en web médiatique, avec une séparation de l’offre et de la demande de contenu. Et le web, qui était un outil de communication, devient un média de diffusion de produits dématérialisés.

Mais le système devient beaucoup moins honnête pour les contributeurs, qui sont alors mis en concurrence avec leurs collègues par des profiteurs qui ne contribuent pas mais dont les comportements sont ceux de consommateurs, avec des attentes de qualité et de quantité. Ce qui était une opportunité vertigineuse de partage et de diffusion de son travail devient alors une contrainte où l’on doit monopoliser l’attention et saturer l’offre pour se faire sa place au soleil. Car, pour être vu dans un contexte de multiplication et de mise en concurrence des sources, il faut être meilleur que la concurrence, donc investir, donc se professionnaliser, mais tout ça dans un contexte qui, précisément, repose sur la gratuité donc sur l’amateurisme. C’est une injonction paradoxale que de demander à l’amateur de se professionnaliser pour offrir une meilleur qualité, mais au professionnel de rester amateur car on veut son contenu gratuit.

L’aliénation du travailleur dans son produit a la signification, non pas seulement que son travail devient un objet, prend une existence extérieure, mais aussi que son travail existe en dehors de lui, indépendamment de lui, étranger à lui et devient une puissance autonome relativement de lui, de sorte que la vie qu’il a prêtée à l’objet vient lui faire face de façon hostile et étrangère — Karl Marx, Manuscrits de 1844 

La définition marxiste de l’aliénation est encore assez mignonne, en fait : le travailleur est séparé de son travail, rendu étranger à lui par l’industrialisation, et il ne peut se payer la richesse qu’il a lui-même produite, car son travail enrichit un autre. L’industrie version Tayloriste, ça va encore car, si le travailleur est dépossédé de son travail, personne ne lui demande de troquer son salaire contre des frais.

Avec les réseaux sociaux, l’aliénation marxiste s’applique non seulement puisque les créateurs voient les réseaux s’approprier leur travail sans contrepartie, mais on est encore un cran au-dessus :

  1. il faut payer pour travailler,
  2. il faut payer pour diffuser son travail,
  3. une fois diffusé publiquement, le travail n’a plus de valeur marchande. Pourquoi acheter le livre ou le CD si je peux obtenir le même contenu gratuitement sur le web ?

Même en imaginant que le créateur soit en fait un artisan qui utilise les réseaux sociaux pour publiciser ses services et produits personnalisés :

  1. l’artisan n’est plus recruté pour sa compétence mais pour la taille de son réseau d’influence,
  2. l’artisan n’est plus salarié (ou affilié) mais freelance, et doit donc assumer seul tous ses frais et les risques financiers de son activité (maladie, accidents, ruptures de contrats),
  3. l’artisan est payé en monnaie sociale, la visibilité, alors que ses frais sont monétaires et non échangeangeables contre de la visibilité.

Ici, la seule solution est donc de miser sur les contributions volontaires (dons) puisque :

  1. on peut difficilement exiger du lecteur-profiteur qu’il paye l’accès au contenu a priori (sans l’avoir vu) sans avoir une réputation établie, donc on exclue cet usage pour un créateur qui veut faire connaître son travail,
  2. on ne peut plus vendre un contenu que le client vient de consulter, puisqu’il est déjà « consommé »,
  3. on a besoin de promotion pour assoir sa réputation, mais on ne peut plus vendre le contenu qu’on a utilisé comme promotion : on est donc obligé de travailler à perte.

Au final on se rend bien compte que l’économie de la rareté, où l’on restreint l’accès au contenu pour augmenter sa valeur perçue et donc justifier son paiement, est une tentative limitée de reproduction des paradigmes matériels à l’économie dématérialisée. Le problème, c’est que l’économie de la diffusion de masse n’en est pas une, puisque sa monnaie est la visibilité et qu’elle n’est pas convertible dans le domaine matériel, pour payer les frais et les salaires.

Alors, on a les sites de stocks : Adobe Stock (qui a racheté Fotolia), Shutterstock, etc. Le principe est de laisser ses photos à la plateforme, qui va vendre des licences d’utilisation à des prix dérisoires aux éditeurs de journaux, livres, CD et aux publicitaires, ainsi que proposer des cliparts à intégrer et à modifier dans des montages et infographies. Placer ses images dans une archive stock suppose donc de perdre totalement le contrôle de son œuvre en perdant le contrôle sur ses réutilisations, modifications, etc. On ne sait pas qui va l’utiliser et comment, ni même la légende qui sera apposée et l’idéologie qu’elle pourrait servir à défendre.

La dernière option est donc de diffuser d’abord en faisant passer le chapeau après, en pariant sur la probité des lecteurs-profiteurs. Mais on l’a vu, les résultats sont décevants, il y a peu de lecteurs prêts à jouer le jeu. Ensuite, pardon mais la psychologie de la chose est loin d’être anodine : on est à limite de la mendicité, en situation de dépendance complète vis à vis du lecteur-profiteur qui a tout pouvoir, puisqu’on n’a plus aucun levier de négociation une fois le contenu diffusé.

La fallacie du réseau social en tant qu’opportunité pour le créateur de contenu est donc de faire miroiter l’espoir de la conversion du fan en client, qui implique une économie de rareté (car le client rationnel ne paiera pas du contenu disponible gratuitement par ailleurs), quand, en pratique, son modèle de fonctionnemment est la diffusion de masse (qui suppose d’abandonner son contenu gratuitement pour la promotion et la visibilité), mais tout en recréant une économie de rareté sur la visibilité des publications (moins vues si non sponsorisées). C’est vicieux et génial ! Le seul à qui ça ne profite pas, c’est le créateur.

L’aliénation marxiste se traduit, dans le modèle, par un autre effet : l’intériorisation de cet asservissement comme une nécessité naturelle. Ici, on est en plein dedans : plus personne n’ose imaginer un modèle de promotion/marketing excluant les réseaux sociaux. On n’échange plus son adresse email, mais son profil Facebook. On ne s’envoie plus de SMS, on utilise Messenger. Tout le monde s’en plaint, mais tout le monde persiste. Et, bien sûr, tout le monde pleurniche sur Facebook, comme ils censurent nos nus en pompant nos données, mais tout le monde reste là, parce que c’est « pratique », et que « tous mes amis sont là ».

Pour Marx, l’origine de l’aliénation du travailleur est la transformation de l’artisan en ouvrier par l’industrie : la division des tâches qui rend le travail monomaniaque et débilisant, la séparation entre les tâches manuelles et intellectuelles qui prive l’ouvrier de toute créativité en le maintenant en position d’exécutant, la perte de la finalité du travail (le produit), l’appropriation du résultat du travail par un tiers qui va l’utiliser pour s’enrichir alors que l’ouvrier ne peut lui-même se le payer et n’en verra pas le bénéfice, etc.

La révolution numérique, via la trousse à outils informatique qu’elle offre, tend à ressusciter l’artisan sous forme numérique. En photo, un seul photographe équipé d’un appareil photo, d’un ordinateur et d’une imprimante peut, moyennant les compétences adéquates, remplacer tout un laboratoire photo de 3 personnes. Grâce aux logiciels et à l’électronique, il peut même effectuer son travail à la terrasse d’un café ou dans le train, et en un temps record. L’artisan numérique peut alors travailler seul, à son compte, en pilotant toute son entreprise depuis un simple ordinateur : de la publicité aux factures, en passant par la comptabilité, les impôts, les relations clients, etc.

Le problème, c’est que l’artisan numérique freelance est seul, donc vulnérable. À la différence de l’employé, une grande partie de son travail… n’est pas son travail : droit, gestion/administration, comptabilité, promotion, prospection, maintenance, etc. Non seulement ce temps de travail n’est pas facturable, mais il n’y est pas forcément ni formé ni doué. D’où une impression d’être parfois en slip dans la forêt, vulnérable. Ce qui a fait l’artisan numérique, ce sont les plateformes web : celles où l’on peut partager ses photos, vendre ses créations, contacter des partenaires, trouver des clients. Cette dépendance à des plateformes numériques, administrées selon les règles arbitraires de sociétés privées, souvent spécialisées dans la revente de données personnelles, le place en position de travailleur précaire, totalement soumis au bon vouloir de ces sociétés, et seulement toléré.

Quand Facebook censure certains contenus pourtant légaux, quand il change les règles de visibilité en cours de route, le créateur isolé subit la loi d’une entreprise, sans aucune protection ni garantie. Pour ça, les ouvriers s’étaient regroupés en syndicats. Où sont les syndicats de youtubeurs ? de podcasteurs ? de blogueurs ? de modèles ? Ils commencent à peine à apparaître. Le prolétariat marxiste s’est transformé en précariat uberisé. Mais comment fédère-t-on la diaspora des freelance ? Dans quels locaux ?

Incidemment, peut-on encore considérer que des plateformes sociales ne soient que des media privés, à mi-chemin entre le site de petites annonces, le journal intime et l’album de famille ? S’ils deviennent le lieu de la concurrence entre professionnels, ne devraient-il pas être soumis à des obligations de neutralité ? Peut-on encore traiter Facebook comme un simple site web privé quand un tiers de l’humanité y a un compte ? Peut-on laisser les GAFAM censurer le contenu légal en fonction de leurs idéologies quand ils drainent 80 % du trafic internet mondial et que leurs conditions d’utilisation sont en pratique la loi du web pour le monde entier ? Est-ce que ce sont les plateformes qui fournissent un service aux utilisateurs, ou bien les utilisateurs qui fournissent de la marchandise aux plateformes ? À la fin, qui est le client de qui ?

Ici, le créateur se fait avoir sur toute la ligne : travail à perte, salariat déguisé, asservissement commercial à des gens qui ne sont pas ses clients, pseudo-nécessité de la représentation sur les réseaux sociaux clamée partout, surtout chez les américains chez qui l’ultra-libéralisme est une maladie incurable, même quand on leur a prouvé que ça ne marchait pas… À ce point là, on ne peut même plus dire que les réseaux sociaux soient un mal nécessaire.

Certains photographes ont choisi de les quitter. Eric Kim, exemple. D’autres les désertent peu ou prou dès que leur carrière décolle, principalement dans les media traditionnels. Julie de Waroquier (Flickr inactif depuis 2016, compte Instagram supprimé, publications mensuelles sur sa page Facebook), par exemple. Pour Eric Kim, les motifs sont essentiellement un étouffement créatif sous le bruit, et la dictature du like. Idée saugrenue : la création serait un truc solitaire qui demanderait un peu de concentration et de vraies interactions humaines. Rien de bien ne se ferait dans l’instantanéité, le recul serait nécessaire dans tout ce qui est sérieux, et précisément, les réseaux sociaux sont tout le contraire de la sérénité. Original, non ?

Pour finir, les réseaux sociaux ne sont pas faits pour l’expression artistique. La nature des algorithmes qui sélectionnent les publications pertinentes suivant leur succès, couplée à la censure du corps et de la nudité, ne font qu’encourager le mainstream, une forme de consensualité confortable qui privilégie les jolies choses qui ne fâchent personne. Julie de Waroquier en est un excellent exemple : des rêveries en images, esthétisantes, oniriques, et puis, le succès volant au secours de la victoire, s’ensuivent expositions, publications papier, mécénat, et publicité pour Adobe Stock totalement mièvre. L’art de Julie de Waroquier, c’est agréable, c’est confortable, mais c’est surtout très politiquement correct, ça ne choque personne, ça ne prend pas parti plus qu’il ne faut. Et c’est ça que veut Facebook, où sa page a presque 100 000 abonnés.

J’ai tendance à penser qu’un artiste apolitique n’est qu’un décorateur de murs. J’ai tendance à me méfier des artistes que tout le monde aime. Pas qu’il faille absolument chercher la controverse pour la controverse, mais une personnalité assumée va fatalement indisposer quelques personnes. S’il n’y a rien à détester, il n’y a rien à aimer non plus. Or c’est précisement ça que les réseaux sociaux encouragent. Et ce sont probablement de merveilleux outils quand vous photographiez la Seine sous le Pont de l’Archevêché en pose longue ou des jolies filles qui sourient dans des couchers de soleils sur-saturés. Pour tous les autres, il y a encore quelque chose à inventer. Un web de la découverte, de la variété, de l’originalité, de l’engagement. Un web de la discorde aussi. Un web honnête, humain, bordélique.

Mais il est urgent de détruire cette rhétorique ultra-libérale qui dit en substance que la jungle inique des réseaux sociaux est une opportunité pour faire connaître son travail. C’est un asservissement supplémentaire du travailleur indépendant à la loi d’entreprises toute-puissantes (littéralement, vu la magnitude des profits générés et le poids dans le trafic internet mondial) qui ne servent que leurs intérêts. C’est l’avénement du précariat uberisé, déguisé sous l’autonomie du travail freelance qui, pour un peu de liberté, a renoncé à beaucoup de sécurité. Le progrès social est en marche… arrière. Et c’est en grande partie grâce à ces salopards d’américains, pour qui la différence entre loi du plus fort et liberté d’entreprendre ne rentre toujours pas, malgré les crises périodiques et tous les problèmes démocratiques liés au traitement non neutre des informations par des super-médias du web qu’aucune déontologie n’encadre (comme on l’a vu avec les soupçons d’ingérence russe dans les débats pendant la dernière campagne présidentielle américaine).

Dans la vidéo ci-dessous, j’ai montré que la mission de tout professionnel est de créer de la valeur pour son client. Toute tâche qui lui est imposée et qui ne sert pas cette mission est un dévoiement de sa profession. La bureaucratisation est un dévoiement classique : le fait de passer de plus en plus de temps à remplir des papiers pour soumettre des demandes qui ralentissent le travail, mais sont devenus nécessaires pour obtenir les moyens de travailler. Cependant, il ne faut pas perdre de vue la vraie mission, et le fait que tout le reste n’est qu’un moyen de l’accomplir, pas une fin en soi. Or, dans ce contexte, les réseaux sociaux peuvent être vus comme une énième diversion chronophage. Car la contrainte essentielle du professionnel est de rester rentable, sans quoi il met la clé sous la porte, et les réseaux sociaux, loin de l’aider dans cette tâche, auraient plutôt tendance à l’en détourner.

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Bref.

#Mise à jour du 6 juillet 2018 

Deux semaines après la parution de cet article, une lettre ouverte co-signée notamment par Raymond Depardon et Françoise Hugier a été publiée sur Libération, accompagnant une pétition adressée au Ministre de la culture. Cette pétition ne vise pas directement les réseaux sociaux mais plus généralememt les usages gratuits de photographies, y compris par des festivals et manifestations culturelles subventionnées par des fonds publics, alors que ceux-ci paient tous les autres professionnels « des menuisiers qui installent les cimaises aux directeurs, en passant par les intermittents ».

Commentaires

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  1. Patrick Gicquel 17 juin 2018 à 2 h 50 min - Répondre

    encore un superbe article de fond… j’apprécie au plus haut point cette analyse qui montre la cruauté du réseautage…. et montre l’ambiguïté des éléments « sociaux » qui ont pour unique valeur et et aussi efficacité la mise à l’index ….
    se rappeler Guy Béart et reprendre : « le poète a dit la vérité il doit être exécuté » cette strophe convenait parfaitement à la critique du réseautage
    amicalement et bonne continuation

  2. Tessa 17 juin 2018 à 12 h 29 min - Répondre

    Merci pour cet article qui fait réfléchir sur les réseaux sociaux, leurs exigences, leurs incohérences et leur utilisation pour et par les créateurs, professionnels ou pas d’ailleurs. La différence majeure entre professionnel et amateur étant que, et sous-entendu, le professionnel a besoin et souhaite vivre de sa création, et ce à juste titre. Les réseaux sociaux peuvent s’avérer être des pompes à fric en plus d’être sérieusement dévoreurs de temps, certes. Mais était-ce tellement différent avant, lorsque les réseaux sociaux n’existaient pas ? Un artiste peintre par exemple, la photographie étant moins reconnue à l’époque, devait payer pour pouvoir réaliser une exposition de ses créations dans une galerie, sans compter l’énergie, le temps et les démarches indispensables avant même d’être accepté dans une galerie d’art digne de ce nom. Ce qui a changé, à mon sens, c’est l’apparition, voire la prolifération, avec le développement du web 2.0 des utilisateurs non payeurs qui cherchent à obtenir tout gratis et surfent tous azimuts dans ce but dans leurs champs de prédilection. C’est, entre autres, la reconnaissance du travail de l’autre qui est en jeu dans cet état d’esprit florissant qui estime que tout est trop cher, voire que tout devrait être gratuit. Je dis travail de l’autre parce que je n’ai jamais entendu autant de requête de reconnaissance de chacun de son propre travail tout en n’étant peu voire pas conscient du manque de reconnaissance du travail de l’autre, voire de l’autre tout court.
    Ceci dit, en tant que photographe amateure, depuis quelque temps déjà je réfléchissais à me répandre plus ou pas sur les réseaux sociaux et ma tendance allait vers le non. Votre article ne fait que renforcer cette tendance et je vous remercie du partage de votre réflexion. Bien à vous et bonne continuation.

    • Aurélien 17 juin 2018 à 20 h 44 min - Répondre

      Merci à vous.

      Que le professionnel cherche à en vivre plus que l’amateur n’est pas évident… On voit, surtout avec les youtubers, mais aussi avec les blogueurs et photographes, des professionnalisations progressives qui sont plus la conséquence d’investissements croissants (matériel, compétences, temps) pour se démarquer de la concurrence ou simplement pour pousser son projet que des vrais choix de carrière. Le fait est qu’on publie pour être lu/vu/entendu, et que publier a minima (avec des moyens réduits et de faibles exigences) revient en pratique à ne pas publier du tout, en terme d’audience, sauf pour ceux qui étaient là au tout début et qui ont pu bénéficier d’un milieu peu concurrentiel.

      Donc, assez vite, soit on arrête de publier, soit on passe la vitesse supérieure pour continuer d’exister, et dans ce cas là, la professionnalisation vient plus de la contrainte de rentabiliser l’investissement, de rentrer dans ses frais et de produire des trucs plus gros et plus cool, que d’en faire un revenu régulier. C’est moins un objectif qu’une contrainte, surtout pour le web américain, puisque les américains ont des statuts de travailleurs autonomes totalement souples (pas besoin d’inscription administrative/fiscale, ni de facturer la TVA, etc.), du coup la professionnalisation est transparente.

      Pour les expositions en galerie à compte d’artiste, comme pour les éditions à compte d’auteur, il semble que la mode soit assez récente, pour ce que j’en sais. Mais c’est effectivement le même genre d’arnaque, la différence étant que le peintre ne pouvait pas être dépossédé de son travail par la copie sauvage.

      Pour le problème de la reconnaissance de l’autre, et de son travail, je pense qu’il y a un besoin d’éducation. On peut passer des heures à zapper sur le web, lire, voir ou écouter des millions de pages de façon distraite, sans réaliser la somme de travail sous-jacente. Mécaniquement, la profusion dévalue la marchandise. L’amateur à petit budget est en concurrence avec le professionnel à gros budget, pas nécessairement sur la qualité de la production, mais sur le temps de cerveau disponible de l’internaute. Comme professionnels et amateurs sont présents sur les mêmes plateformes web, le public perçoit la même valeur. Du coup, le public ne peut pas se rendre compte. Je vois bien qui me donne de l’argent : presque uniquement des photographes.

      Pour vous, comme pour tout photographe amateur ou pas, je recommande un site web personnel, payé, et maîtrisé.

  3. Thierry R 18 juin 2018 à 10 h 09 min - Répondre

    Merci pour cet article qui invite à la réflexion, alors pour contribuer au débat, je vous livre la mienne.
    (Pour me situer : je suis un lecteur-profiteur assidu de ce blog de qualité, je suis amateur de et en photographie et je n’utilise plus les réseaux sociaux, même FB, depuis longtemps car je ne ressens pas le besoin de montrer quoi que ce soit)
    Enfants, pour survivre, nous avions besoin de l’attention de nos parents et des autres membres du groupe. Adultes, nous gardons ce besoin d’attention et de reconnaissance.
    Or les media de masse ont rendu la célébrité (qui est la reconnaissance par la foule) plus accessible aux communs des mortels.
    Dans le monde de l’internet, l’asymétrie du rapport entre le créateur et le spectateur est inversée par rapport à celle du monde physique. Le créateur croit avoir besoin de spectateurs (car il veut montrer ses œuvres pour x ou y raisons) alors que le spectateur ne croit pas avoir besoin de tel ou tel créateur en particulier car il peut toujours : ne pas voir, voir sans vraiment voir ou aller voir ailleurs.
    Ce qui compte ici c’est ce que les protagonistes croient et non ce qui est. Et si les protagonistes croient la même chose alors cette chose devient une base implicite dans leur échange.
    La formule du « temps de cerveau disponible » illustre bien que la rareté se situe plus au niveau de l’attention du spectateur que de la profusion des « œuvres ».
    Le spectateur cherche à se divertir l’esprit face l’inconsciente question existentielle de la mort, et il s’accommodera aussi bien d’un match de foot que d’une conférence de philosophie.
    Le génie des réseaux sociaux c’est de vendre du rêve aux créateurs qui produisent du contenu gratuitement (car les rêves ne coutent rien), d’utiliser les contenus pour vendre du divertissement aux spectateurs qui en retour payent avec leurs précieux « temps de cerveau disponible » et de revendre ce « temps de cerveaux disponible » aux annonceurs qui payent cash. C’est une machine qui transforme des fausses promesses en vraies richesses, définition même de l’arnaque.
    L’ « arnaque » des réseaux sociaux fonctionne car il y a quelques exemples d’illustres inconnus devenu riches et célèbres en passant par eux .
    Chaque créateur pense être meilleur que ce quidam lambda et qu’il lui suffirait d’être visible pour en convaincre le monde (et pouvoir enfin vivre de son art). Il produira donc du contenu de qualité et en quantité sans que personne ne le lui demande et donc personne ne va le payer pour…au contraire il va même aller jusqu’à payer pour être visible. Son confère devenu concurrent va faire la même chose au plus grand bonheur des vendeurs
    Si vous croyez avoir besoin de visibilité alors vous finirez par payer d’une manière ou d’une autre pour avoir de la visibilité. Visibilité qui vaut autant qu’un ticket de loto.
    En réalité la visibilité coûte plus qu’elle ne rapporte car comme au loto il n’y a que de rares gagnants qui empochent le jackpot, mais cela incite les autres à miser de nouveau en pensant : si on ne joue pas on n’aura aucune chance de gagner.
    D’un autre côté, financer la création uniquement par le don c’est comme faire payer l’addition du restaurant au consommateur après qu’il ait mangé et du montant qu’il veut et sans aucune contrainte.
    Un tel restaurateur ne rentrera pas dans ses frais surtout s’il a l’air riche, en tout cas plus riche que le consommateur moyen. Car les gens donnent (parfois) à ceux qu’ils pensent être dans le besoin mais jamais dans l’idée de rétribuer un travail déjà fait si ce n’était convenu à l’avance par contrat (et même là, ils y en ont qui resquillent).
    La différence entre un peintre amateur et un peintre professionnel ? : L’amateur travail la semaine pour pouvoir peindre le dimanche, le professionnel a une femme qui doit travailler même le dimanche !
    Peut-être que seul la pratique amateur est raisonnable et n’attendre en retour que la joie de créer.

    • Aurélien 18 juin 2018 à 11 h 00 min - Répondre

      Pour être clair, ici, à aucun moment je ne parle pas de publicité. Le modèle du gratuit financé par la pub ne marche pas (même la presse nationale n’y arrive pas), les revenus sont beaucoup trop faibles, et les seuls qui en profitent sont les plateformes publicitaires (Google Adsense, Facebook etc.), encore une fois. De plus, dès qu’il y a des seins qui dépassent, la publicité devient impossible.

      Je ne suis pas d’accord avec vous. Voici pourquoi :

      En l’absence de possibilité de monétisation par la pub, c’est le produit qui doit se financer lui-même (on doit vendre, d’une façon ou d’une autre). Pour un professionnel, le besoin de visibilité est asservi au besoin d’un marché, lui même asservi au besoin d’avoir des clients… Rien à voir avec l’égocentrisme d’un enfant en bas âge qui veut de l’attention. Çe ne sert à rien d’avoir le meilleur produit du monde si personne ne le sait. De plus, l’art est un moyen d’expression, donc de communication, et n’est donc valide que s’il est vu, c’est à dire s’il y a quelqu’un au bout de la ligne pour recevoir le message. De l’art qui n’est pas vu, c’est de l’art qui n’existe pas. C’est bien pour ça qu’on expose, qu’on publie, etc.

      Un artiste qui peint tout seul dans sa cave ne remplit pas son rôle social. Peut-être que sa joie est intacte, mais son travail ne sert à rien, ne change rien, n’a pas d’impact. Comme tout professionnel, l’artiste a un rôle social à jouer : qu’il soit marchand de rêve ou diseur de vérités qui dérangent (je caricature pour aller vite), la société a besoin de rêver et d’écouter des points de vue divers, voire marginaux. L’artiste est utile, il alimente le débat et les idées de son époque. La différence entre un pilier de bistrot et un essayiste, c’est qu’il y en a un qui participe au débat public et qui confronte ses idées, et que l’autre ne participe à rien.

      De plus, la pratique en amateur est une pratique nécessairement précarisée car elle signifie une pratique à fonds perdus (qui paie la toile, la peinture, etc. ?) mais aussi un investissement limité (en temps, en budget, etc.). Il est nécessaire d’avoir des artistes professionnels pour avoir des projets artistiques construits et poussés à fond, qui recoivent les moyens et le temps qu’ils méritent. Encore une fois, la professionalisation n’est pas juste un choix de carrière, ni juste une dépendance alimentaire à son travail. C’est aussi une démarche qui consiste à accorder plus de ressources à ses projets, pour donner vie à des œuvres plus abouties, plus complètes.

      On ne peut pas concevoir un artiste ermite. L’artiste est un communicant, il a besoin de canaux de diffusion. Exactement comme un scientifique. Personne n’aurait l’idée de dire que la pratique amateur de la science est la seule raisonnable… et pourtant dieu sait qu’être un scientifique professionnel est pénible ! Mais il faut des équipes, du temps, du matériel de recherche, il faut pouvoir présenter ses travaux dans la presse spécialisée et dans les colloques, pour avoir des avis extérieurs, des critiques, des vérifications. Et par dessus tout, il faut une forme de sérénité dans son travail, qu’on ne pourrait pas avoir en faisant ça à mi-temps.

      Bref, la joie de créer, je n’y crois pas. Poser l’amateurisme en norme, c’est décrédibiliser, limiter, précariser et finalement juguler la création artistique. Ça revient à nier le rôle social de l’artiste en le maintenant dans une pratique reléguée au rang de passe-temps bourgeois. Il y en a qui n’ont pas le choix d’être serveurs, caissiers, etc. pour gagner leur vie et financer leur art, mais ça ne doit pas devenir ni une norme ni une voie encouragée.

  4. Thierry R 19 juin 2018 à 7 h 20 min - Répondre

    Je distingue la pratique artistique de l’activité artistique et donc de la production d’œuvre d’art en ce sens qu’il peut exister une pratique qui n’aboutit à aucune monstration de l’œuvre.
    C’est vrai, ne peut se dire artiste que celui qui propose ses œuvres aux autres et la reconnaissance de l’artiste comme tel revient au public et aux institutions.
    J’admets que celui qui ne montre rien ne peut se prétendre artiste et donc ne peut être reconnu comme tel. Pourtant la pratique apporte un réel bénéfice individuel, la preuve en est l’efficacité des art-thérapies.
    La création : la naissance des idées et le geste inspiré modifie l’état de la conscience du pratiquant et secondairement et accessoirement celui du spectateur. Je revendique une pratique égoïste de l’art, c’est un plus qu’un passe-temps bourgeois mais une nécessité intérieure qui justifie pleinement les frais.
    Par contre je suis tout à fait d’accord avec vous : pour faire du grand art il faut y consacrer du temps et des moyens. Malheureusement beaucoup d’artistes talentueux vivotent en donnant tout à leur art et vendre ses œuvres c’est du temps non utilisé pour créer. Quel pourcentage de son temps passe l’artiste à réseauter, chercher du financement… ?
    Si l’artiste a un rôle social, comme le chercheur en science fondamentale, alors est-ce à la société de le financer ? Il existe, je crois, des dispositifs qui vont dans ce sens (1 % des budgets de construction, défiscalisation d’achat d’ouvre d’art, commande d’état…) mais cela ne profite qu’a une minorité d’artiste, jamais aux photographes surtout s’il n’est pas un monument la photographie.
    Il reste donc le financement privé. Mais même si je suis convaincu de rôle social de l’artiste photographe, je ne suis pas convaincu de l’intérêt de payer, individuellement, pour qu’il continue à photographier.
    L’artiste professionnel doit donc vendre. Pour cela, il faut comme vous le dite qu’il y ait un marché donc un besoin. Mais qui de nos jours a besoin d’acheter un tirage d’art ? Beaucoup de gens aiment les photos mais peu ressentent le besoin d’en acheter. Seuls les collectionneurs qui aiment la photographie sont susceptibles d’acheter une photo originale d’un artiste vivant (ceux qui veulent du décoratif vont chez ikéa ou autres tirages en grand nombre, ceux qui veulent spéculer préfèrent les artistes morts et connus et ceux qui veulent juste montrer qu’ils en ont les moyens achètent ce qu’il y a de plus chère dans les galeries chics).
    La question devient donc : où sont les vrais amateurs et collectionneurs de photographie ? Sillonnent–ils le web ? vont-ils préférentiellement dans les galeries physiques ? fréquentent-ils les sites de vente en ligne de photo et achètent-ils des photos en ligne comme on achètent un livre ?
    Il existe aussi une question que vous avez déjà abordée dans un autre billet : le prix de revient d’une photographie est beaucoup plus élevé qu’une peinture alors que la photographie est potentiellement un multiple (donc de moindre valeur marchande) et de plus petit format. Ceci conduit à ce que les prix de vente des tirages photographiques, certes raisonnables sont perçus comme trop élevés (par rapport à la peinture par exemple).

    • Aurélien 21 juin 2018 à 15 h 53 min - Répondre

      Ok mais moi, ici, je ne parle que de l’artiste qui a sauté le pas vers la pratique assidue donc professionnalisée. La thérapie par l’art, c’est un autre chapitre.

      Ici je me concentre sur la création de valeur par l’artiste (idées, débat, etc.) et le fait qu’elle doit être rémunératrice parce qu’elle consomme des ressources et parce qu’elle est un travail. La subvention publique est une démarche qui me dérange, à plusieurs niveaux : ça encourage le copinage, ça fausse la concurrence, et ça implique qu’une minorité choisisse arbitrairement, par délégation, ce que la société veut subventionner, sans consulter ladite société (qui, par ailleurs, peut ne vouloir que de la téléréalité… c’est un autre danger).

      La nécessité de vente implique la nécessité d’un marché, c’est vrai, mais pas nécessairement la nécessité d’un besoin. Personne n’avait besoin d’un iPhone avant qu’on l’invente, d’ailleurs l’iPhone en lui même ne fait rien qu’un GPS et qu’un ordinateur ne faisait pas déjà… Si les gens se sont mis à acheter ces gadgets, c’est bien que ça leur apportait de la valeur (peu importe que ça soit rationnel ou pas : on a aussi le droit de se faire plaisir). Il y a donc bien un marché de gens qui sont capables de dépenser des sommes folles pour des trucs cools, pourvu qu’on réussisse à les rendre cool.

      En dehors du tirage d’art, il y a des façon plus démocratiques de consommer de l’art : livres, magazines, multimédia… Je connais un certain nombre de gens, entre 30 et 70 ans, qui achètent des petits trucs de temps en temps, pour donner un coup de main et se faire plaisir. Rien d’extravagant, des petites aquarelles, des petites gravures, des dessins… Mais il font leur part.

      Ce qui ramène au problème initial : il faut des canaux de diffusion, neutres et honnêtes, pour toucher ce public là, et le convertir en client. Mais pour l’instant, ce qui se passe, c’est qu’on exploite les créateurs en diminuant leur portée de diffusion par des algorithmes, et en les forçant soit à dépenser soit à passer énormément de temps pour faire voir le travail, tout en les empêchant de travailler en même temps. À la fin, à la place de suer pour créer de la valeur et vendre cette valeur, on sue pour faire de la pub, donc pour dépenser, et en plus on nous dit que c’est normal, que c’est une chance, et que c’est ça qu’il faut faire.

      Ce n’est pas compliqué : si chaque visiteur unique de ce site donnait 0,50 € par an, je ferais 34 000 € bruts par an. C’est 2 fois le SMIC (si ça existe encore), et 3 fois le prix de mon équipement. Par personne, ça ne fait même pas le prix d’un baguette (la dernière fois que j’ai vérifié, ça fait 5 ans que je ne vis plus en France). Çe me semble réaliste à la fois pour moi, en terme de gain, et pour le visiteur, en terme de coût. Mais j’ai eu toutes les peines du monde à recueillir 100 €, depuis 2 ans.

      Donc le problème est bien sur la valeur percue du travail et une banalisation de la jouissance sans contrepartie.

  5. thomas 12 décembre 2018 à 19 h 30 min - Répondre

    Écris un livre, tu as le talent pour !

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