Published On : 4 juin 2018 |Last Updated : 23 octobre 2020 |2476 words|10.4 min read|3 Commentaires|

Moins consensuel que le portrait, mieux accepté que la pornographie, le nu reste quand même un genre qui questionne et qui rebute, confondu allègrement avec la photographie dite « glamour », voire avec l’érotisme. Il n’y qu’à voir ma newsletter : à chaque fois que je publie plusieurs portraits de suite, le premier nu glissé dans la série provoque au moins un désabonnement d’abonné(e) récent. Je pense que le sujet est mal compris, mal perçu, ou juste refusé. Alors, pourquoi photographie-t-on des gens nus ?

#Parce que ça existe

J’ai un problème fondamental avec la censure : comment justifier qu’on accepte ou qu’on censure tel ou tel élément ou sujet ?

Pourquoi un enfant syrien mort, échoué sur une plage turque, face contre terre, peut-il faire la une des plus grands magazines du monde en tant qu’information alors que publier des photos des victimes du Bataclan, c’est une apologie du terrorisme ? Montrer des photos de guerrilla (lointaine…) est-il une apologie de la guerre civile ? Montrer des photos de bébés nus sur des peaux de moutons est-il une apologie de la pédophilie ? Comment justifier ce double standard ? On a bon nombre de documents visuels sur des groupes paramilitaires (les FARC, par exemple), qui les montrent sous un jour humain (peurs, motifs de prise des armes, confessions, etc.), publiés sans un remou, mais on peut se demander quel accueil serait réservé à des documents similaires s’intéressant aux ennemis jurés de l’occidentalité.

Toutes les entorses à la liberté d’expression sont des entorses à la liberté tout court, quelles que soient leurs raisons, et leur justification repose bien d’avantage sur une morale partisane opportuniste que sur un idéal de justice intemporel. Les exemples de la bande à Manouchian (fusillés en 1944 pour terrorisme puis transformés en outil de propagande), des séparatistes basques (ETA : 1959-2018), corses (FLNC : 1968 - 2014), ou irlandais (IRA : 1916 - 2018) etc. montrent que « résistant », « terroriste », « révolutionnaire », « rebelle », « insurgé » ou « criminel » sont des termes qui peuvent tous s’appliquer à la même personne, totalement interchangeables selon l’époque et le point de vue de celui qui parle. C’est l’Histoire (en fait, ceux qui l’écrivent) qui se charge a posteriori d’étiqueter tous ces combattants qui utilisaient les mêmes méthodes violentes à des fins politiques. Sauf que, lorsque l’histoire n’était que de l’actualité, distinguer les deux dépendait exclusivement du point de vue. Et l’actualité, c’est nous, alors méfiance.

Finalement, honorer la résistance française le 8 mai n’est-il pas une forme d’apologie du terrorisme ? Car stricto-sensus, les méthodes d’action de la résistance (substitution à la force publique, organisations armées illégales, assassinats, sabotages, destruction de bâtiments, embuscades, etc.) rentrent exactement dans la définiton du terrorisme que dresse l’article 421-1 du Code pénal (introduit par la loi Cazeneuve de novembre 2014) : ils ont tué des gens, détruit du matériel, porté des armes en temps de paix (oui, l’armistice avait été signé en 1940, la France était en paix) et troublé l’ordre public. Les résistants étaient des terroristes au regard de leurs méthodes, utilisant la violence et la peur à des fins politiques.

Le terrorisme est ce concept fourre-tout, défini vaguement par ses méthodes, mais qui finit par regrouper allègrement l’insurrection (qui était un droit prévu par la Déclaration des Droits de l’Homme en 1789, interdit par la loi du 22 juillet 1992), le fanatisme religieux, la lutte armée pour l’indépendance (le bon vieux droit des peuples à disposer d’eux-mêmes) et le crime organisé. Il est un peu hypocrite d’oublier qu’aucune révolution n’est ni légale ni pacifique, surtout pas la notre, et qu’aucun révolutionnaire n’est autre chose qu’un terroriste. Il n’appartient pas à l’État d’interdire l’insurrection, puisque Vichy a montré qu’un gouvernement peut être criminel, auquel cas les citoyens doivent désobéir. De ce fait, interdire l’insurrection revient à faire le pari naïf que notre système politique nous protègera toujours des abus d’autorité, et ne sert finalement qu’à assurer la tranquillité de la classe dirigeante dans le rapport de force avec les citoyens. Dans le même temps, la Marseillaise est un texte séditieux qui fait l’apologie de la violence envers les personnes et de l’insurrection, mais ça n’a l’air de poser de problème à personne…

Quel rapport avec le nu ? Le mécanisme est le même à l’égard de la bienséance ou de son contraire, l’obscénité :

  1. on pose une définition floue d’un objet conceptuel qu’on souhaite censurer au nom de la protection d’une partie de la société,
  2. la définition, puisqu’elle est floue, peut être manipulée à souhait suivant la partisanerie et la morale ambiante,
  3. la censure d’un objet flou finit par servir à ostraciser ce qu’on n’aime pas et ceux qu’on n’aime pas, de façon totalement arbitraire,
  4. au final, une mesure dite « de protection » se trouve retournée à des fins répressives au service de l’idéologie au pouvoir.

Toute censure de ce type mène à des paradoxes et à des incohérences qui trahissent sa bêtise, car aucune censure ne résiste aux dérives arbitraires et partisanes de ceux qui sont censés l’appliquer. Dans le cas du révisionnisme et du négationnisme, on finit même par se demander qui la censure protège, et de quoi. Ou pire : on hausse les bras avec fatalisme, puisque « c’est la loi ». Dans d’autres cas, on dira de même que « c’est la tradition ». Autrement dit, cela fait partie du bourrage de crâne moral initial que chaque enfant reçoit dans sa famille et à l’école, sans avoir la possibilité de le refuser ou les compétences cognitives pour l’analyser et le questionner, donc c’est « évident ». L’endoctrinement est le même fléau, qu’il soit religieux ou républicain (les « valeurs républicaines » n’étant rien d’autre qu’une religion d’État laïque, peut-être même plus dangereuse encore puisqu’elle n’a aucune dimension métaphysique et se borne à justifier l’autorité, donc la soumission).

Donc la censure est toujours suspecte car il n’est jamais simple de savoir si elle protège les droits du citoyen ou la tranquillité des institutions (et de leurs agents), et finalement une certaine forme d’immobilisme (éventuellement emballé sous du traditionalisme) favorable au statut quo. Dès lors, comment décider (sans céder aux dogmes, aux idéologies et aux modes) ce qui peut être dit et montré, puis ce qui doit être dit ou tu, montré ou caché ? Autrement dit, peut-il y avoir une censure exempte de toute cause politique ou idéologique et qui ne mènerai pas à une application plus ou moins arbitraire ? Apparemment, non.

Sur les réseaux sociaux, la censure de la nudité est effectuée au nom de la protection du public contre le contenu sexuel (comme si l’implication nu ⇒ sexe était évidente). Mais la nudité partielle est tolérée à condition de masquer les seins (féminins uniquement) et les parties génitales, dans des proportions laissées à l'appréciation au cas par cas du censeur. Dans le même temps, la lingerie, le latex, et autres vêtements fétichistes passent sans problèmes, puisqu’ils cachent les parties honteuses, alors que la combinaison de lingerie et de poses suggestives peut générer une tension bien plus sexuelle que la nudité « anatomique » complète. On est bien là dans le double standard, où la norme imposée apparaît d’avantage comme une excuse que comme une valeur, et finit par protéger le droit de censure arbitraire (plus ou moins large, donc) de l’institution plutôt que le droit d’expression de l’individu.

Partant de là, toute forme de censure me paraît également inacceptable, aussi bien le spectacle de la mort, du sexe, de la violence, que l’interdiction de la cigarette dans les films (pourquoi ne pas plutôt interdire directement la vente de tabac ?) ou que la criminalisation du révisionnisme/négationnisme (la stupidité est-elle vraiment un crime ? Si oui, on n’a pas fini de légiférer sur le créationnisme, le climato-scepticisme et j’en passe). Tout ce qui existe mérite d’être dit et montré. Aucune cause morale ou idéologique ne peut justifier qu’on cache ce qui est, puisque c’est. Et ça implique aussi d’accepter que les gens disent de la merde.

Donc on montre des corps nus parce que ça existe, et qu’il n’y a rien qui justifie qu’on s’en empêche. La nudité est l’état par défaut de l’être humain. C’est. Et c’est neutre. De même qu’on devrait être capable de montrer n’importe quoi d’autre, y compris les morts. Mon enfance a été abreuvée d’image de cadavres, au journal télévisé, après des attentats-suicides au Proche-Orient, mais les cadavres du Bataclan sont hors-limites. On s’arrange comme on peut avec sa morale, ou pire, avec ses « valeurs » de circonstance.

Dans tous les cas, la progression de la censure mobilise bien moins les foules que la pertes des acquis sociaux, car la liberté d’expression ne concerne… que ceux qui s’en servent.

#L’étude

Il faut bien avouer qu’on a un drôle de rapport avec notre corps. La plupart des gens vont passer leur vie à se battre avec (régimes, chirurgie plastique et cosmétique, etc.), certains vont en faire une obsession (culturisme, musculation), d’autres vont le modifier (tatouages, piercings, écarteurs, etc.), beaucoup vont le maltraiter (manque de sommeil, excès de stress, mauvaise alimentation) mais presque tous vont passer toute leur vie à le détester dans sa forme naturelle.

Ensuite, on a un drôle de rapport à la nudité, c’est à dire au dévoilement du corps. Le voile intégral (islamique) provoque un rejet quasi unanime (dans notre belle société black-blanc-beur-mais-pas-jaune), donc l’extrême inverse de la nudité n’est pas accepté. La nudité complète sur la voie publique est passible de prison, donc c’est clair : la nudité n’est pas acceptée non plus. La nudité partielle (shorts et jupes courtes) est couramment associée à un manque de dignité, voire à une « incitation au viol » et à des mœurs légères. L’ironie c’est que, si les deux extrêmes sont autant proscrits l’un que l’autre, il n’existe aucune définition claire et absolue du pourcentage de peau à montrer ou à cacher pour respecter les critères de bienséance définis par on ne sait qui : on nage en plein arbitraire, où c’est toi qui places le curseur mais où tout ce que tu décideras pourra et sera retenu contre toi. Il y a donc là un paradoxe, et les paradoxes, ce sont des mines d’or remplies de choses que les gens ne veulent pas voir et que les artistes vont se faire un plaisir d’exhiber. C’est leur boulot, et c’est à ça qu’ils servent dans une société.

Le corps humain, c’est cool. D’abord d’un point de vue bio-chimique et bio-mécanique, c’est de l’horlogerie de pointe. Ensuite, même si on est tous conçus sur le même plan, il n’y a pas deux exemplaires identiques. Alors ça vaut quand même la peine de prendre le temps de l’observer.

Le corps humain, ça raconte des trucs. Les rides, les cicatrices, les vergetures racontent l’histoire intime d’une personne. Les différentes parties du corps peuvent être associées à des souvenirs sensoriels (je ne vous fais pas de dessin). Le langage corporel peut décrire des émotions ou des états d’esprit. Bref, le corps humain est aussi une matière créative.

Le corps humain, c’est toujours mal compris. Le cerveau est toujours une énigme, le système endocrinien est à peine compris, les mécanismes du vieillissement et de la régénération cellulaires font chaque année les gros titres de la presse scientifique parce que chaque découverte contredit la précédente… Bref, le corps humain reste mal compris, donc reste intéressant.

Le corps humain, c’est honteux et méprisé. Héritage d’une culture religieuse où seule l’âme compte, où l’existence terrestre ne sert qu’à mériter sa place au paradis, et où tout ce qui est corporel est souillé, le corps est une honte qui doit être dissimulée. C’est particulièrement hypocrite de prétendre vivre dans une société laïque tout en perpétuant une morale 100 % chrétienne dont la seule justification qui tienne est dans la Bible. Et il faut voir avec quelle désinvolture on associe automatiquement nudité avec honte, indécence et incitation au viol, sans même prendre 10 minutes pour réfléchir à la justification morale de cette association d’idées, ou à son origine. C’est merveilleux de ne jamais questionner ses valeurs avec autant d’acharnement. Et c’est là que le bon peuple mérite des baffes dans la tronche, pour perpétuer des habitudes sans même réaliser que ce ne sont que des choix arbitraires qui ne reposent que sur des textes sacrés d’une religion à laquelle plus grand monde n’adhère. Qu’on soit bien clair : une société est bien obligée de s’entendre sur un ensemble de valeurs communes, sans quoi on ne peut plus cohabiter, et ces valeurs sont souvent des choix arbitraires. Ceci est parfaitement acceptable mais seulement à la condition que l’on reste conscient que ces choix arbitraires ne sont donc, fatalement, pas des absolus et peuvent être révisés et amendés à tout moment pour répondre à de nouveaux besoins ou inclure de nouvelles problématiques. Or ici, l’arbitraire mène à un système de valeurs à deux vitesses, où les musulmanes n’ont pas le droit d’être trop habillées, et où les autres n’ont pas le droit de ne pas l’être assez, et où tout le monde s’enfonce confortablement dans un traditionnalisme borné et limitatif.

Le corps humain, c’est standardisé. Même si ça tend à s’améliorer dans les media les moins mainstream, où l’on commence à entrevoir la non-unicité de la définition de la beauté, pour les media de masse, la beauté se mesure en heures de Photoshop. Et naturellement, tout ce qui dévie de cette définition idéalisée est cordialement invité à se priver de nourriture, à passer 8 h par jour en salle de sport, et éventuellement sous le bistouri, pour corriger sa déviance. Ici, c’est un problème de santé publique, et il faut agir.

Pour toute ces raisons, on vous montre des corps nus. Alors, on n’est pas naïfs, on sait très bien que certains viennent les voir à une seule main et avec le rouleau d’essuie-tout à portée immédiate. Ils ont le droit. Mais pour les autres, il s’agit de documenter l’espèce humaine, la diversité, les paradoxes, et même, pourquoi pas, de jouer avec leurs fantasmes. On est dans un pays libre, c’est permis (enfin, pour l’instant).

Commentaires

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  1. palouf34 6 juin 2018 à 4 h 49 min - Répondre

    article exellent.. bien argumenté

  2. Thomas Hammoudi 8 juin 2018 à 3 h 30 min - Répondre

    Au top Aurélien :)

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