Les photos retouchées devront porter un sceau d’infamie

Tout commence sur le Parisien : Les clichés retouchés de mannequins devront être signalés «photos retouchées».

Ainsi donc il faudrait à l’avenir apposer un sceau d’infamie sur les photos qui – simulons un étonnement contrit – ont été manipulées sur Photoshop et répondent à la description suivante « les photographies à usage commercial de mannequins, dont l’apparence corporelle a été modifiée par un logiciel de traitement d’image afin d’affiner ou d’épaissir la silhouette du mannequin » (LOI n°2016-41 du 26 janvier 2016 – art. 19).

On s’amusera tout d’abord du fait que la mention s’applique aussi aux photos où l’on a épaissi la silhouette, dans un texte motivé comme suit : « la pression en faveur de la minceur revient parmi les facteurs en cause dans l’émergence et le développement de troubles du comportement alimentaire » (d’après le Ministère de la Santé).

On rigolera moins en voyant que le contrevenant s’expose à 37 500 € d’amende, le montant de cette amende pouvant être porté à 30 % des dépenses consacrées à la publicité. Dans un pays où la vente de tabac est légale, on vend des produits mortels étiquetés « fumer tue » et des pubs pour lingerie étiquetées « photo retouchée ». On fait de la prévention ma bonne dame ! Et quand on sait que Malraux a failli perdre sa cigarette et monsieur Hulot sa pipe, alors on attend avec impatience la prochaine étape de la censure visuelle des bien-pensants (que Claude Évin lui-même trouve ridicule)…

Il n’y a pas besoin de Photoshop logiciel de traitement d’image pour ajouter ou retrancher des « kilos apparents » à un modèle, il suffit de gérer sa lumière :

  1. une source de lumière placée en hauteur renforce les parties supérieures du visage (dessus des joues et du front) et accentue les ombres dans le cou et sous les pommettes, ce qui creuse le visage et le fait paraître plus mince
  2. une source de lumière frontale à la hauteur du visage ou diffuse remplit les joues et aplatit le visage, le faisant paraître plus épais.

Ci dessous, le même modèle sous différents éclairages :

  1. « Petite Fleur » : photo argentique sans retouche, lumière extérieure par temps couvert. La proximité avec le modèle ainsi que la focale un peu courte utilisée entraîne une légère déformation du visage (effet barillet). L’éclairage diffus rend les joues pleines et le nez large.
  2. « Sans titre » : photo numérique sans retouche, lumière extérieure directe en plein soleil. La lumière vive et de dessus découpe l’arrête du nez, les pommettes et les lèvres. le nez paraît plus fin.
  3. « Minh-Ly » : photo numérique avec retouche de peau, lumière de studio à 3 points. La longue focale utilisée comprime la perspective et évite les déformations précédentes. L’ombre des joues est accentuée par l’éclairage principal directionnel et puissant, tandis que la lumière d’arrière-plan découpe le cou et le bord de la mâchoire.
  4. « Le souffle » et « Proche » : photos prises au même endroit, sur un lit, éclairage par une fenêtre située d’abord sur la gauche puis derrière la caméra. Retouche de peau sur « le souffle », aucune retouche (sauf luminosité – contraste) sur « Proche ». Notez comment la position et la dureté des ombres changent le volume du visage.

Je peux donc changer le poids apparent d’un modèle juste en changeant de lumière, de point de vue et d’objectif (donc de distance au sujet). Alors quoi ? Je vais aussi devoir indiquer sur mes photos « Éclairage conçu pour amincir le modèle » ? Non, évidemment, le problème n’est pas la lumière, mais Photoshop.

Ça ne s’arrête pas là, voyons du côté des maquilleuses :

Le contouring en maquillage - crédit : http://www.dieu-crea-la-femme.com/2013/02/27/tout-sur-le-contouring-du-visage/
Le contouring en maquillage – crédit : http://www.dieu-crea-la-femme.com/

Sur cette illustration provenant d’un cours de maquillage du site Dieu créa la femme, nous voyons que les maquilleuses font exactement la même chose que moi avec ma lumière : mentir remettre de l’ombre sous les joues et de la lumière sur les parties hautes pour renforcer le modelé et affiner la structure du visage. Donc il est possible aussi de changer le poids apparent d’un modèle juste avec le maquillage. Là aussi, on indique « Maquillage conçu pour amincir le modèle » ? Non, évidemment, le problème n’est pas le maquillage, mais Photoshop.

Soyons cons jusqu’au bout, sur ce tableau, Hyacinthe Rigaud peint Loulou le quatorzième alors qu’il a 63 ans et qu’il est atteint de crises de goutte qui gênent sa marche depuis déjà plusieurs années. Attention spoiler, les jambes sont pompées à celles d’un autre tableau de Henry de Gissey. Alors, on crie au scandale et on appose le macaron d’infamie réglementaire ? Non, évidemment, le problème n’est pas le pinceau, mais Photoshop.

Louis XIV, Hyacinthe Rigaud (1701)
Louis XIV, Hyacinthe Rigaud (1701)

On en remet une couche avec la Grande Odalisque d’Ingres : selon les médecins, elle aurait 5 vertèbres de trop soit un dos artificiellement allongé de 15 cm. Là aussi, sceau d’infamie ? Non, évidemment, le problème on a dit que c’est Photoshop.

La Grande Odalisque, Ingres (1814)
La Grande Odalisque, Ingres (1814)

On continue avec le film argentique et cette diapositive Kodak Ektachrome 6×6 cm de Grace Jones prise par Jean-Paul Goude quelque part dans les années 1980, découpée, remontée au ruban adhésif, re-photographiée puis retouchée au pinceau et à l’aérographe pour donner le résultat final :

Le cou et les jambes ont été passablement allongés, et la jambe levée placée dans une posture quasi inhumaine. Est-ce qu’on appose ici le macaron d’infamie ? Non, évidemment, le problème n’est pas la peinture sur film découpé, mais Photoshop.

Et si on arrêtait les conneries ? Et si on admettait qu’une image, ça se fabrique, c’est une opinion, ça n’est pas la réalité ? Ce décret débile ne fait qu’étaler la méconnaissance patente des gratte-papier du ministère en matière de conception d’image et la stupidité de l’autorité de régulation professionnelle de la publicité qui a été consultée en amont. Sans compter que dans sa formulation, le décret est incomplet et – je me répète – débile. Que se passe-t-il si l’on prend les seins de l’une, les jambes de l’autre, les bras d’une 3e etc. et qu’on recompose un corps à partir de morceaux choisis ? Ce n’est pas une opération de changement de la silhouette, c’est un montage. Et quid de la bonne vieille ceinture de contention ou du corset, qui changent la silhouette au moins autant que l’outil fluidité de Photoshop ? Ce n’est pas logiciel, c’est matériel. Il y a plein de manière de changer une silhouette sans même toucher à Photoshop, mais c’est sur Photoshop qu’on s’acharne.

J’entends bien qu’il faille protéger la jeunesse de canons physiques malsains et irréalistes au nom desquels ils adoptent des conduites à risque. Mais ici on va juste emmerder les artisans de l’image qui planqueront la maudite mention dans un coin en petit, alors que globalement, tout le monde sait que c’est retouché. On gagnerait bien plus à éduquer la jeunesse à la lecture critique des images et à offrir des tribunes pour des regards alternatifs sur le corps humain qu’à imposer une mention stupide et ignorant l’histoire de l’art.

D’autant plus que les marques de mode ne font que donner à leurs client(e)s ce qu’ils/elles veulent voir. Si les clients ne cautionnent pas ce regard sur le corps, ils ont toujours la possibilité de boycotter la marque (oui, le citoyen, petit objet infantilisé, a un pouvoir et il passe souvent par son porte-monnaie). Sans compter qu’on est en ce moment dans une dynamique de retour à des modèles plus ronds (publicités Dove, etc.), et qu’associer des modèles ronds à obèses avec un corps « normal » encouragerait des comportements alimentaires malsains propices à l’obésité (PDF de l’étude). Donc on risque juste de renverser le problème.

Ce qu’il faut retenir de tout ça, c’est que Photoshop a bon dos, et comme c’est la partie immergée de l’iceberg, c’est, de façon très primaire, la partie qu’on attaque. Photoshop n’est rien d’autre qu’un des nombreux outils à la disposition des artisans pour façonner leurs images. Rappelons que le plus simple consiste d’abord à choisir ses modèles.

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2017-03-30T22:18:00+00:00 23 novembre 2016|Catégories : Réflexions|Mots-clés : , |0 commentaire

À propos de l'auteur :

Collaborateur Recherche & Développement, spécialiste calcul et modélisation thermodynamique chez Cellier Domesticus. Photographe. Pianiste. Développeur libriste, spécialisé en Python pour le calcul et la modélisation. Expériences précédentes dans la fonction publique territoriale (Conseil Régional Rhônes-Alpes), les moteurs électriques industriels (General Electric) et les voitures solaires en fibre de carbone (Esteban). Technicien sup. en mesures physiques, étudiant ingénieur en mécanique/mécatronique. Une journée passée sans créer est une journée perdue.

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