Photographes : dessinez

Si vous suivez ce blog depuis un moment, vous savez que je me méfie des conseils, de ceux qui les donnent, de ceux qui en cherchent, et que je me garde bien d’en donner. De mon point de vue, toute personne qui vous donne des conseils à froid, sans avoir analysé votre situation particulière, commet une faute et cherche habituellement à vous vendre quelque chose. Que ça soit des curés ou des gourous du développement personnel, en passant par tous les grands photographes de YouTube dont le travail ne sort pas d’internet.

Ici, je vais faire une exception. J’ai un conseil à vous donner :

dessinez !

Cas d’école

Regardez, vous allez comprendre :

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Voyez-vous comment Lagerfeld est capable de ressortir de sa mémoire des créations des années 1960, 70, 80 ? Voyez-vous comment, en quelques lignes, il parvient à esquisser un visage, une robe, pas de façon précise mais suffisamment pour en donner le mouvement et l’impression générale ?

Quel intérêt pour un photographe ?

Ce type d’esquisse permet de jeter en 2 dimensions les lignes principales et les contours importants de la réalité que vous observez. Pour la réaliser, vous devez analyser la scène que vous voulez représenter, séparer mentalement les lignes directrices (perspectives, contours, etc.) des détails, et finalement choisir quels éléments graphiques sont utiles ou superflus pour signifier ce que vous voulez représenter. C’est un travail mental de synthèse de la scène, qui vous exerce à observer, analyser, déconstruire. Pour un photographe, l’important, ici, c’est l’exercice plus que le résultat. Comme pour un mathématicien d’ailleurs.

Quand vous faites une photo, vous refaites alors le procédé dans le sens inverse : vous choisissez votre point de vue, vous reconstruisez le cadre, vous positionnez les éléments. À la place de représenter ce qui est, vous arrangez la réalité pour qu’elle communique ce que vous voulez comme vous voulez.

Le dessinateur décompose son image, le photographe la compose. Dans les deux cas, il s’agit de réfléchir et de préparer son image, une chose que beaucoup de photographes laissent au hasard.

À force de pratiquer le dessin, au bout d’un moment, vous n’avez plus besoin de papier : le processus se fait de manière instinctive dans votre tête. Quelques photographes (Henri Cartier-Bresson, Irving Penn) étaient peintres avant d’être photographes, avec un talent particulier pour la composition. Le vrai travail commence quand l’exercice est devenu instinctif. C’est ça qui prend du temps.

Enfin, le croquis peut être utilisé comme storyboard, pour préparer la photo et communiquer l’idée générale à vos collaborateurs de façon efficace. Un dessin, même moche, est une très bonne explication et une façon un peu plus personnelle de préparer une photo que d’aller copier des moodboards Pinterest. Même dans les milieux techniques et en ingénierie, on dessine tous les jours, pour expliquer, préparer des plans ou présenter des idées de design. Et, contrairement à ce qu’on pense, c’est toujours à la main sur du papier.

Je suis nul en dessin, que faire ?

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On répète que l’objectif, dans ce contexte, n’est pas de devenir un Albrecht Dürer ou un Gustave Doré. C’est juste de faire passer l’idée en quelques traits. Ça demande, certes, de la pratique et de l’entraînement, mais tout se mérite…

Pourquoi c’est important ?

On ne va pas se mentir : la photographie est le produit d’entrée de gamme des arts graphiques. Vous-même, auriez-vous eu le courage de commencer à apprendre la musique ou la peinture plutôt que la photographie ? Beaucoup de gens se mettent à la photo par défaut, parce que c’est « facile » (comprendre : on n’a pas besoin de s’entraîner 2 h par jour pendant 4 à 10 ans pour avoir un résultat), certains même pensent qu’on n’a pas besoin de l’apprendre (il y a un mode auto), et au final la photo procure une gratification immédiate pour 4 à 12 fois le prix d’un kit de peinture. Gratification immédiate, c’est un peu le mot d’ordre du XXIe siècle. Même pour leurs loisirs, les gens n’ont plus le temps d’apprendre, il leur faut des raccourcis et des recettes miracles.

Sauf qu’il va bien falloir se dire que la photo est morte avec le numérique : si tout le monde est photographe, plus personne n’est photographe. Donc il faut réinventer la photographie. Il y a 40 ans, la complexité technique et le coût matériel suffisaient à assurer la survie de photo-reprographes pas toujours créatifs. Le photographe était alors à l’appareil photo ce que le servant d’artillerie était au canon : le bonhomme qui charge, déclenche et nettoie. Ceux qui continuent comme ça dans les années 2010 meurent progressivement, sans comprendre pourquoi, en développant une rancœur croissante envers les amateurs qui leur « volent » leur travail.

Aujourd’hui, ce qui fait la différence entre l’instagrameur de base et le photographe, c’est la capacité à se servir du medium photographique comme outil de communication. Dans ce contexte, avoir la photographie comme seul bagage graphique, c’est un peu léger. La photographie se trouve maintenant au croisement entre un genre de cinéma statique (oui, c’est un oxymore), où l’on insiste sur la narration comme le ferait un metteur en scène, et un photo-graphisme, où l’on insiste sur le travail esthétique comme le ferait un graphiste. Même le photojournalisme n’y échappe pas : il suffit de voir le World Press Photo pour se rendre compte qu’un bon sujet ne suffit plus, les photos qui gagnent sont pratiquement des tableaux faits sur le vif. Encore un oxymore. Autant pour les débiles qui répètent à longueur de temps « qu’on ne fait pas une photo, on la prend ». Dans une photo, on choisit l’angle, le cadre, le point de vue, le moment du déclenchement, l’éclairage, et finalement on choisit comment on la retouche et si on la publie ou pas. Ça fait beaucoup de choix, de biais et d’interventions humaines pour un truc supposé représenter la « réalité ».

La photographie, comme les autres arts graphiques, se travaille, se prépare, se conçoit, s’édite et se retouche. Si elle était un moyen de reproduction à la base, elle survit aujourd’hui en étant un moyen d’expression. Et dans cet objectif, les peintres et graphistes ont beaucoup plus à nous apprendre que tous les médiocres qui passent plus de temps à faire des vidéos pour YouTube qu’à prendre des photos. De plus, au XXe siècle, c’est surtout le cinéma (d’auteur, mais pas seulement), bien plus que la photographie commerciale, qui a construit le langage visuel collectif, souvent en s’inspirant de la peinture classique. Il est inadmissible, pour un photographe, de n’être pas un minimum cinéphile.

Et dans tout ce contexte, le dessin, ça aide à poser ses idées de façon naïve et spontanée, sans subir les aléas techniques, en mode créativité pure, pour ensuite se rendre tranquillement vers la réalisation pratique puis jusqu’au résultat. Dessiner apprend à regarder de façon active et permet d’isoler la conception des limites pratiques de la réalisation. Et puis après, on s’arrange.

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2018-08-17T01:22:39+02:0017 août 2018|Catégories : Réflexions|Mots-clés : |3 Commentaires

À propos de l'auteur :

Développeur d'outils logiciels de traitement d'image pour darktable. Spécialiste calcul et modélisation thermodynamique chez Cellier Domesticus. Photographe. Pianiste. Développeur spécialisé en Python pour le calcul et la modélisation. Auteur de bouquins et de blog sur les sciences et la technologie. Expériences précédentes dans la fonction publique territoriale, les moteurs électriques industriels, les voitures solaires en fibre de carbone et le non-sens académique (maths sup, DUT).

3 Comments

  1. Thomas Hammoudi 17 août 2018 à 3 h 22 min - Répondre

    Tiens, étonnemment, je ne suis pas d’accord avec tout.

    “Aujourd’hui, ce qui fait la différence entre l’instagrameur de base et le photographe, c’est la capacité à se servir du medium photographique comme outil de communication. Dans ce contexte, avoir la photographie comme seul bagage graphique, c’est un peu léger. ”

    C’est un peu rapide, tu grossis beaucoup le trait. Il y a plein de photographes qui s’inspirent d’autre chose, ou qui sont créatif juste en étant photographes. C’est plus l’aspect généralisant du propos que le fond qui me dérange.

    “Sauf qu’il va bien falloir se dire que la photo est morte avec le numérique : si tout le monde est photographe, plus personne n’est photographe. Donc il faut réinventer la photographie.”

    Idem ici. Non, elle n’est pas morte avec le numérique, elle a été renouvelée en partie. Il n’y a qu’à faire un tour à une foire photo (type Paris Photo) pour s’en rendre compte. C’est un peu alarmiste/défaitiste comme propos, et il n’y a pas lieu de l’être. Pour tous les arts et à toutes époques, il y a eu des gens sérieux et les autres. Le numérique a augmenté le nombre de pratiquants, mais pas cette réalité là.

    “Autant pour les débiles qui répètent à longueur de temps « qu’on ne fait pas une photo, on la prend ». ” Je crois que là il faut écrire “au temps” (parce uqe tu corriges une erreur).

    “Et dans cet objectif, les peintres et graphistes ont beaucoup plus à nous apprendre que tous les médiocres qui passent plus de temps à faire des vidéos pour YouTube qu’à prendre des photos.”

    Oui et non. Encore une fois, je pense qu’on est d’accord sur le fond, mais dit comme ça, ça maintient une idée que je n’aime pas trop : il faut savoir faire pour parler de quelque-chose. Ce qui est faux. J’ai appris plus avec des curateurs (une traduction sale de curator) qu’avec certains photographes. Et ils ne pratiquent pas.

    Voilà voilà.

    • Aurélien 17 août 2018 à 14 h 01 min - Répondre

      À te lire, je n’ai pas l’impression que nous ne soyons pas d’accord. C’est juste que tu formules de façon euphémique des choses que j’écris sans y aller avec le dos de la main morte 😛

      C’est un peu rapide, tu grossis beaucoup le trait. Il y a plein de photographes qui s’inspirent d’autre chose, ou qui sont créatif juste en étant photographes. C’est plus l’aspect généralisant du propos que le fond qui me dérange.

      Ce que j’observe sur Instagram (en dehors des selfies), c’est le développement d’un langage visuel fondé presque exclusivement sur l’usage de la couleur (donc des filtres) au service de photos dont le fond est pratiquement absent : paysages, mode, cuisine… On a oublié le travail de la lumière, le jeu sur les formes ou les textures, ou même l’humour et les clins d’œil, il reste seulement les couleurs, vives si tu es mainstream, pastel si tu es hipster, qui sont agencées de manière à être agréables, plus vraies que nature, et à susciter du like. Ce n’est plus de la photo, c’est de la mosaïque.

      Dans ce petit monde d’autodidactes, je trouve que ceux qui ont fait une école d’art ont souvent un train d’avance. Je trouve qu’il y a quelque chose d’intéressant à tirer de la manière dont Lagerfeld (qui n’est pas dessinateur), construit ses idées sur le papier. Et je pense que la maîtrise d’autres codes graphiques (que ça soit le dessin, l’architecture, la mode ou le cinéma) est la meilleure façon de sortir du lot dans un paysage où la technique est devenue aussi permissive que la communication visuelle est devenue exigeante.

      Idem ici. Non, elle n’est pas morte avec le numérique, elle a été renouvelée en partie. Il n’y a qu’à faire un tour à une foire photo (type Paris Photo) pour s’en rendre compte. C’est un peu alarmiste/défaitiste comme propos, et il n’y a pas lieu de l’être. Pour tous les arts et à toutes époques, il y a eu des gens sérieux et les autres. Le numérique a augmenté le nombre de pratiquants, mais pas cette réalité là.

      Si la photo s’est renouvelée, c’est bien que l’ancienne est morte, non ? Le numérique n’a pas juste augmenté le nombre de pratiquants, il a changé la donne. La photo à la papa, où 99 % des photographes de haut niveau étaient pro (les seules exceptions que je connaisse étant J-H. Lartigue et J. Sudek), a laissé place à une photo où les frontières entre pro et amateur se sont brouillées à mesure que le matériel est devenu plus accessible (en terme de budget et de facilité d’utilisation) et que les canaux de publication se sont multipliés. Il ne reste plus que quelques journaux dans le monde qui ont un staff de photographes salariés, tous les autres ont licencié leurs photographes et passent par des freelances, des stocks (Getty, Fotolia/Adobe Stock, Shutterstock) ou des agences (Magnum, AFP…) et de plus en plus des photos de lecteurs. Tu as aussi des journaux qui n’hésitent pas à demander à leur journalistes papier de faire des portraits iPhone pour illustrer leurs interviews. Et puis les magazines n’ont pratiquement plus de budget pour envoyer des photographes en reportage longue durée, maintenant ils publient après avoir choisi parmi des reportages tout prêts effectués à l’avance à compte de photographe.

      Le numérique a aussi changé la façon dont on consomme de l’image, et la fréquence de renouvellement des modes. En 2018, tu ne peux plus ouvrir un studio de quartier pour faire des photos de passeport et de bébés tous nus sur des peaux de mouton. Cette photo là est morte. Même pour de bêtes mariages, les gens veulent des photos, des vidéos, des prises de vue au drone, un livre, un DVD… Je ne pense pas que ça soit alarmiste ni défaitiste de le noter. Mon propos est plus de dire qu’il faut s’adapter en repoussant les limites de ce qu’on fait, et repenser l’usage de la photo en dehors du pressage de bouton. Le langage photographique s’éloigne de plus en plus de la tradition picturale, du tableau, pour se rapprocher du cinéma et d’une nouvelle forme de poésie visuelle. En ce moment, par exemple, tu as plein de photographes qui font du Wes Andersen photographié.

      Et pour renouveler la photographie, je pense que la solution se trouve, précisément, en dehors de la photographie.

      “Autant pour les débiles qui répètent à longueur de temps « qu’on ne fait pas une photo, on la prend ». ” Je crois que là il faut écrire “au temps” (parce uqe tu corriges une erreur).

      Je pense que « autant » est correct ici, dans le sens de « autant pour [faire taire] les débiles ».

      Oui et non. Encore une fois, je pense qu’on est d’accord sur le fond, mais dit comme ça, ça maintient une idée que je n’aime pas trop : il faut savoir faire pour parler de quelque-chose. Ce qui est faux. J’ai appris plus avec des curateurs (une traduction sale de curator) qu’avec certains photographes. Et ils ne pratiquent pas.

      Ça, c’est une grande question que je me pose. Le problème du curateur est qu’il sélectionne ce qui va intéresser son public (pour une publication) ou pour donner du sens (pour une exposition). Je suis allé faire un tour hier sur Lensculture, voir les résultats du concours portraits 2018, j’avoue que je n’ai pas compris les choix. Beaucoup de photos n’avaient aucun intérêt avant qu’on lise la légende, et en lisant la légende, on comprenait que le choix était surtout politique (thèmes d’actualité : anorexie, LGBT, immigrants…). Du coup, ça pose quand même la question de la servilité et de l’agenda (au sens américain = projet politique) du curateur, et de l’aspect temporaire de ses préoccupations. Il y a là-dedans un politiquement correct gauchiste assez nauséabond. Pour le World Press Photo, je n’aurais pas été choqué, mais pour du portrait, je trouve ça curieux.

      Et puis, le sujet de l’article, c’est de donner des éléments pour renouveler la photographie. Et pour ça, Youtube, on peut juste oublier.

  2. philippe Deletree 17 août 2018 à 4 h 06 min - Répondre

    j’adore l”article. Il faut juste faire le tri entre bonnes idées et rencoeurs.

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