Published On : 11 April 2015 |Last Updated : 22 March 2019 |5008 words|21.1 min read|25 Comments|

Créés dans un but louable, celui de réunir amateurs et professionnels autour d’une même passion, les forums photo, et particulièrement les forums de critique photo, sont devenus au fil du temps des espaces où les débutants assènent leur vision étriquée de la photographie à des gens souvent plus chevronnés qu’eux. La formation autodidacte n’est pas un mal en soi, puisqu’elle a fabriqué de grands photographes (David Bailey, entre autres) et que grosso modo la moitié des photographes pros ne sont pas diplômés d’écoles d’art. Le problème vient du fait que l’autodidacte a pensé à tout (matériel optique, matériel informatique, modes d’emploi etc.) sauf à l’essentiel : l’oeil.

J’ai le même problème quand j’enseigne la musique : le travail de l’oreille est la dernière des priorités des élèves, qui pensent doigts, technique et lecture de notes, mais pas phrasé, interprétation et chant. C’est d’ailleurs là qu’est la mission du prof, bien au-delà de la simple transmission de connaissances et de compétences : dans l’ouverture d’un horizon plus large, via la transmission d’une culture et l’exploration guidée de domaines moins triviaux. Formulé autrement, les apprentis pianistes rêvent de jouer Beethoven ou Goldman, et c’est au prof de leur faire découvrir Ravel ou Debussy. En photo, les débutants veulent juste faire de “belles images”, et c’est aux plus expérimentés de les inviter à questionner leur travail pour enrichir leur approche, en allant regarder plus loin.

On trouve cependant la plupart des débutants plongés dans des bouquins et blogs de nature technique (comment régler son boîtier, réaliser telle ou telle prise de vue ou retouche), mais pour ainsi dire jamais dans des bouquins d’art ou des expositions. On se retrouve alors face à une horde d’apprentis photographes à l’affût de tutoriaux clé en main et de recettes de cuisine qui marchent à tous les coups, et qui finissent par considérer une bonne photographie comme l’aboutissement de l’algorithme ci-dessous :

forum-critique-photo

On se réfugie ici derrière une succession de règles limitatives qu’il faudrait valider l’une après l’autre, apprises par cœur au fur et à mesure des lectures, sans recul ni réflexion sur le genre recherché, comme si une image s’analysait en terme de conditions à satisfaire, comme si une bonne photo devait être obligatoirement nette, bien exposée, belle et accrochable dans son salon. Si vous pensez que j’exagère, testez la requête Google forum critique photo AND "horizon" AND "net" AND "mise au point" et comptez les résultats.

Les règles sont les bouées de sauvetage des médiocres : si elles leur permettent de barboter sans couler, elles ne font pas d’eux des nageurs olympiques. Le recul, la pratique, la culture de l’image ou simplement un cours d’histoire de l’art font apparaître que la seule véritable règle est que les règles changent tout le temps, et vous rendront circonspects vis à vis de ceux qui prétendent le contraire. À défaut de règle, tout au plus peut-on trouver des trucs et astuces pour gagner du temps et pour aboutir à un résultat prévisible, et des modes, changeantes au cours du temps, dont l’impact est variable. Avedon, Bailey, Mc Curry, Newton, Sieff et beaucoup d’autres ont produit des images puissantes en brisant les codes, mais sur les forums combien de critiques éclairés ont pris connaissance de leur travail et de l’étendue de possibilités qu’ils ont déverrouillé en faisant voler les quelques normes visuelles étriquées professées en boucle sur la blogosphère photo ?

En photo comme ailleurs, les règles rassurent et confortent les bons élèves. Plus elles paraissent anciennes, moins on les questionne et plus on les défend. Moins on a d’idées, et moins on les remet en question. Les règles seraient des itinéraires à suivre pour ne pas se perdre. On suit le chemin et on a gagné. Non vraiment, ça serait trop facile.

Je lis souvent des lieux communs sur les règles musicales, qui essaient de justifier celles en photo par une analogie maladroite… « La musique sans théorie et sans technique, c’est impossible ». Donc la photo serait pareille. Analysons cette fallacie.

J’ai 10 ans de formation musicale au compteur, 19 années de pratique, conservatoire, cours privés, examens deux fois par an et récitals. Les « règles » de Bach n’ont rien à voir avec celles de Chopin ou avec celles de Satie ou encore avec celles de Boulez. La musique européenne (qui utilise depuis le XVIIIe s. la gamme à tempérament égal) n’a rien à voir non plus avec la musique orientale (qui utilise des quarts de ton) ou la musique asiatique (qui utilise la gamme pentatonique). La musique n’est pas un langage universel, quoi qu’on entende et qu’on répète bêtement, il suffit pour s’en souvenir d’écouter la musique européenne médiévale (Adam de la Salle, Josquin des Prez, Hildegarde de Bingen, Antoine de Fevin, Jean Ockeghem) ou du baroque primitif (Monteverdi, et les gammes mésotoniques  et à tempérament inégal), et de se rendre compte à quel point ça raccroche à nos oreilles du XXIe s. Universelle, la musique ? Seulement si vous restez confiné à ce que votre oreille a l’habitude d’entendre. Ensuite, prenez une partition avec des croches. Si c’est du classique, elles doivent être jouées telles quelles, régulières. Si c’est du romantique, elles peuvent être jouées rubato, c’est à dire à tempo variable. Si c’est du jazz, elles doivent être swinguées (jouées comme des croches pointées-double). C’est le même fichu rythme écrit de la même fichue manière dans les trois cas sur la même fichue partition. La théorie musicale, on disait ? Laquelle ? Faut-il nécessairement appliquer la bonne théorie à la bonne œuvre ? (Avant de répondre, écoutez d'abord du Bach swingué).

Et la technique musicale dans tout ça ? C’est Bach qui a introduit l’usage du pouce au clavier, avant lui on jouait à 8 doigts et personne ne songeait à remettre cet état de fait en cause. Aujourd’hui, on joue à 10 doigts avec la même évidence. Mais, si l’école française du piano nous casse les bonbons pour jouer avec les doigts courbés/arrondis, l’école russe et les jazzmen jouent plutôt avec les doigts à plat. La technique ? Laquelle ?

Dès qu’on rentre dans les détails précis, les faits montrent souvent le contraire de ce que le bon-sens ou l’intuition suggèrent, et il devient pratiquement impossible de former une opinion catégorique parce que la réalité est complexe. Mais pour cela, il faut se donner la peine d’aller au fond des choses et de fréquenter la discipline suffisamment longtemps pour s’en faire une image mentale suffisamment précise avant d’exprimer une opinion, et ça c’est difficile. À l’inverse, tant qu’on en reste à une analyse superficielle, faite de simplifications et d’approximations floues, souvent de lointains souvenirs d’école, tout semble converger vers une universalité simple et rassurante qui permet de former une opinion rapide et souvent dualiste. Donc utiliser la théorie et la technique musicale pour déduire l’existence de règles absolues en musique est une fallacie, car il y a plusieurs théories et plusieurs techniques qui donnent naissance à plusieurs écoles et à plusieurs mouvements, ayant chacun leurs propres « règles » locales, et qu’on peut parfaitement choisir celles qu’on veut. Du coup, on n’a pas de codes unifiés, mais une cohabitation de plusieurs langages musicaux ayant chacun leur propres codes.

Retour à la photo : ce n’est pas parce qu’un peintre paysagiste anglais médiocre de la fin du XVIIIe a pondu la règle des tiers (sur une approximation de la proportion divine remise à la mode à la Renaissance par un moine mathématicien, par ailleurs inventeur de la comptabilité) qu’il faut le prendre au sérieux. Ce n’est pas parce que les artistes de la Renaissance venaient de mettre la main sur le nombre d’or, ramené de Grèce par des lettrés qui fuyaient avec leur bibliothèque l’invasion ottomane, et collaient de la proportion divine partout, qu’il faut prendre ça pour la quintessence de la beauté. Différentes approches photographiques cohabitent, et elles sont toutes valides. Le plus amusant avec les règles de composition est qu’elles trouvent leur origine dans des délires numérologiques pythagoriciens tentant de mélanger géométrie et métaphysique dans une tentative douteuse d’accéder aux règles de l’Harmonie Universelle par des manipulations de nombres et de proportions. Un truc que les chaînes Youtube oublient de mentionner quand elles présentent la règle des tiers comme seule voie de salut possible. Par voie de conséquence, la règle des tiers est devenue en quelque sorte la méthode de composition du pauvre, et il est assez facile de deviner la formation d’un photographe en regardant sa composition.

Les règles, ça n’existe qu’en droit. En art, on a des courants, des modes, des styles, qui définissent en fait des langages. Et en réalité, les règles telles que définies par les parents pauvres de la photo n’ont pas d’autres buts que de fournir un cadre formel rassurant mais castrateur aux débutants (“je respecte les règles donc ce que je fais ne peut pas être mauvais”), et de faire une distinction entre ceux qui les connaissent (et qui se pensent donc moins débutants) et ceux qui les ignorent (dont les images sont souvent bien plus créatives même si elles peuvent être maladroites). Elles permettent aussi à tout un chacun d’évaluer « si c’est beau ou pas » en se basant sur des critères extérieurs, définis par des gens qui savent mieux qu’eux, évitant ainsi d’avoir à élaborer une réflexion personnelle et d’élaborer leur propre argumentation.

Tout ceci, bien sûr, dans un cadre où il est mal vu d’oser se prétendre artiste (“Moi je cherche juste à faire du beau sans prétention”), car une démarche artistique est forcément synonyme de masturbation intellectuelle, de prétention, d’élitisme et il ne faut surtout pas questionner sa pratique car après tout, la philo de l’art, c’est encore de la masturbation. C’est particulièrement systématique chez les “papys photographes”, qui ont commencé la photo sur le tard après 50 ans, et chez qui tout questionnement de nature artistique génère des réactions épidermiques, probablement dûes à une insécurité (redevenir simple étudiant après une vie passée à « savoir » ou à « avoir autorité » peut être un danger pour l’égo). Il faudrait donc faire de la belle photo sans se poser de question, pour éviter de mettre en danger les croyances des gens, notamment par rapport à leur définition du beau et à leur rapport à l’art. En réalité, je soupçonne que cette approche dissimule simplement un manque de créativité : on n’a pas d’idées mais on a de la technique (car heureusement, la technique s’apprend facilement en quelques règles). L’image étant un mode de communication, il peut être intéressant d’avoir quelque chose à dire avant de communiquer… En l’absence d’élément à communiquer, on en reste à une pratique esthétique et décorative.

La machine à écrire est un outil technologique de communication. Elle est utilisée par la secrétaire et par l’écrivain. Pour autant, la secrétaire ne fait pas de la littérature, elle tape le texte qu’on lui dicte, elle reproduit. L’écrivain produit. Il n’a même pas besoin de taper lui-même à la machine pour produire, il peut dicter à une secrétaire. Mais c’est lui l’auteur, c’est lui la source. La même analogie s’applique à l’appareil photo. Il y a le photographe auteur, qui délivre un message et fait un travail d’auteur, et le photo-reprographe, qui fixe en 2D une image de la réalité sans altération (croit-il). Le photo-reprographe a été remplacé par les processeurs des appareils photo, qui règlent tout pour l’utilisateur non éclairé. Être un photo-reprographe, aujourd’hui, c’est s’abaisser au niveau du logiciel interne de l’appareil photo. Nous sommes condamnés à être auteurs pour justifier l’existence de la photographie, une pratique dont la réalisation technique n’a plus besoin de techniciens puisqu’elle a des automates intelligents. La reproduction du réel est déjà prise en charge par les caméras de surveillance et par les Google cars qui, avec 8 caméras, sont capables de générer automatiquement des vues 3D de nos rues. Qu’avez-vous de plus à apporter ?

“Science sans conscience n’est que ruine de l’âme et sapience n’entre point en âme malivolle” faisait dire Rabelais à Gargantua. On peut facilement étendre la maxime à l’art. Art sans réflexion, approche, démarche, idée ou plus prosaïquement “truc à dire” n’est qu’un passe-temps bourgeois. Surtout aujourd’hui, où la réalisation d’images techniquement parfaites n’a jamais été aussi simple, donc aussi secondaire : la photo est plus que jamais à la portée de tout le monde, mais le nombre de bons photographes ne semble pas avoir explosé pour autant. L’art comporte cette dimension radicale qui impose d’y mettre quelque chose de brutalement personnel, de faire l’image avec ses tripes plutôt qu’avec son appareil photo pour y mettre un engagement, et de prendre constamment le risque de déplaire pour oser créer. La beauté et l’esthétisme deviennent alors des effets secondaires, dont la perception est trop assujettie aux modes et aux contextes pour qu’ils vaillent la peine de s’y attarder. Pour une obscure raison, Van Gogh et l’impressionnisme, aujourd’hui c’est considéré beau (et c’est cher), alors que du vivant de Van Gogh, c’était jugé laid, invendable et flou (déjà !). L’essentiel est donc – au delà de toute considération esthétique ancrée dans la mode du moment – que l’image soit intéressante, pour son regard, pour ce qu’elle évoque ou défend, mais la recherche de la beauté et/ou de la perfection technique sont peu intéressantes, et ne survivent guère à la mode qu’elles suivent.

De plus, l’occurence du mot « Art » (avec majuscule initiale) dans les discussions de forum est un phénomène assez révélateur : beaucoup de gens sacralisent l’art, en inventant des conditions rigoureuses pour distinguer ce qui en est ou pas, ce qui peut expliquer pourquoi toute personne qui affiche une démarche artistique se fait immédiatement coller l’étiquette « snob » ou « élitiste ». En réalité, l’art n’est rien de plus que la production d’un artisan qui s’exprime. L’artisan est une personne qui a développé des compétences techniques dans le travail d’un medium (verre, bois, peinture, marbre, pellicule…). Il peut exécuter le design de quelqu’un d’autre ou son propre design, réaliser une pièce purement utilitaire ou purement « décorative », ou encore ajouter des éléments purement décoratifs sur des éléments purement utilitaires. Ce qu’il produit est de l’art dès lors que c’est une expression personnelle sans visée utilitaire immédiate. S’il y a une visée utilitaire (par exemple : peindre de la vaisselle) ou que ça n’est pas une expression personnelle (par exemple : réalisation d’après les plans ou les dessins de quelqu’un d’autre) on parle plutôt d’artisanat d’art. En conséquence, ça n’est pas au public de décider si c’est de l’art ou pas. Si l’artisan s’est exprimé, c’est de l’art. Ce qui implique que le mauvais art est de l’art quand même. Un dessin d’enfant est de l’art (sans ironie). Le niveau d’aboutissement technique est totalement indépendant de la nature artistique ou non. La seule chose que le public peut décider, c’est si c’est bon ou mauvais, s’il achète ou pas, s’il en veut plus ou non. Ça devrait détendre pas mal de conversations…

Mais, sur les forums, le manque de culture de l’image et de culture artistique, associé à un manque de recul dans sa pratique, génère des prises de becs sans intérêt entre gens très sûrs d’eux – l’ignorance et la certitude vont de pair, voir plus haut – qui n’hésitent pas à traiter de maladresse tout ce qui sort de leur approche personnelle. Un exemple courant est le fait d’exclure du cadre de la photo une partie du corps, sur un portrait, qui est systématiquement assimilée à une mutilation. Dans le même temps, les plans serrés, au cinéma, sur une partie du visage ou du corps ne semblent pas perturber outre mesure. Cette imperméabilité entre le cinéma, qui a développé un langage visuel mis au service de de la narration et de la suggestion, et la photographie, dont le langage visuel est encore très ancré dans la représentation figurative de la peinture classique, est quelque chose de très surprenant, car la photographie est techniquement plus proche du cinéma que de la peinture. Et, pour une raison étrange, vous trouverez l’essentiel des photographes autodidactes de forums piégés dans les codes de la peinture classique sans même s’en rendre compte. Tout ça parce qu’ils n’ont pas réalisé que c’était une question de langage visuel, et de ses codes, pas de règles canoniques.

En conséquence, comment tenter de communiquer par l’image sans s’intéresser un minimum à son histoire, à ses codes et à leur transgression ? Ces détails laissent pourtants de marbre la plupart des nouveaux utilisateurs de boîtier réflex, qui préfèrent des tutoriaux “comment faire” et des astuces prêtes à l’emploi. Ce qui ne les empêche pas, du haut de leurs certitudes, de s’essayer à la critique des autres, en cartonnant soigneusement tout ce qui s’écarte de leur (petite) approche personnelle de la photo. Approche personnelle souvent directement pompée à Cartier-Bresson, d’ailleurs, parce que c’est souvent le seul nom qu’ils connaissent lorsqu’ils sont français. Mais comment, en toute rigueur, tenter d’analyser le travail des autres quand son seul panorama photographique est constitué de sa propre pratique et de sa propre approche, sans autre référence permettant une simple mise en contexte ? On ne peut pas discuter avec des gens qui ne connaissent que leur nombril.

La plupart ignorent qu’on ne fait pas une photo de mariage de la même manière qu’on documente un génocide ou qu’on photographie la collection printemps/été de chez Chanel ou encore que l’on joue avec les symboles et l’onirisme sur des photos conceptuelles ou narratives… quand bien même c’est la même boîte à images technologique qui est utilisée. J’ai donc vu critiqués le manque d’esthétisme sur des photos journalistiques et un rendu trop parfait sur des photos commerciales. C’est un peu comme reprocher à un film de la franchise James Bond de manquer de dialogues et à un film de James Ivory de manquer d’action… Chacun son genre, chacun son public. Quand tu paies ta place de cinéma pour le dernier James Bond, tu sais que tu ne vas pas voir un film d’art et d’essai.

Le top dans la catégorie sont les papys photographes, qui associent des débuts tardifs hésitants à l’assurance de l’âge et de l’expérience (mais dans d’autres disciplines), avec un fort taux de disponibilité pour monopoliser la parole… Ne pas approcher, cocktail explosif ! Ils sont là pour s’auto-congratuler dans un entre-soi confortable où tout le monde pense pareil, entre le pastis et le JT de J-P Pernault. (Photos types : paysages en HDR, macro, vieilles voitures en HDR, vieilles façades en HDR. Retouches types : netteté et contrastes exagérés partout parce qu’ils ne voient plus rien, resaturation des couleurs à la truelle sans motif apparent).

À l’inverse, on trouve aussi les fameux relativistes qui enterrent toute tentative de débat dans un grand potage mou fait de « ça dépend », « chacun ses goûts » ou encore « chacun sa sensibilité ». On réduit alors toute tentative de contradiction à des différences de point de vue en résumant tout ça dans un grand consensus œcuménique dilué dans une bienveillance de façade qui colle aux dents. Trop facile. L’art mérite d’être questionné et tout, dans une image, n’est pas subjectif : il existe un langage visuel culturel et commun, fait notamment de symboles (direction des regards, choix des couleurs, gestuelle, attitude des personnages, présence d’objets connotés, symboles, etc.) qui appartiennent à une civilisation et s’apprennent, en cours d’arts plastiques à l’école, par exemple. On peut comprendre le but ou le message d’une image sans forcément y être sensible et/ou souhaiter avoir ladite image dans son salon, et inversement. Ce qui suppose au préalable d’avoir appris à faire la distinction entre analyse sémantique (critique) et goût personnel.

Résultat de tout ça : les photographes compétents finissent en général par se décourager, retournent faire de la photo dans leur coin ou organiser des stages, en laissant la place libre aux jeunes (ou moins jeunes) coqs pour s’écharper à savoir si les sections d’or valent mieux que la règle des tiers. Le tout sans nuance, évidemment, parce qu’il n’y a qu’une seule bonne façon de faire des images.

Un forum comme Virus Photo, qui a connu son heure de gloire à la fin des années 2000, se retrouve ainsi à péricliter aujourd’hui, animé essentiellement par des gens peu qualifiés mais prolixes (et qui ont trop de temps libre). Et sur Facebook, ce sont des groupes comme F/1.4 qui font le plein, où les mêmes discussions stériles reviennent toutes les semaines, et où les modérateurs - sous couvert de maintien de la courtoisie des échanges - éliminent toute trace de contestation pour des discussions au bon goût de beurre. Il est impossible de parler d’art, et encore moins de challenger le statut quo. Parmi les lieux communs stériles mais réguliers des forums :

  • la technique vs. l’émotion (comme si les deux étaient séparables),
  • le matériel vs. la créativité (comme si on devait choisir l’un ou l’autre - alerte hipster),
  • la retouche vs. l’authenticité (comme si une image pouvait être autre chose qu’une interprétation personnelle de l’artiste),
  • le droit à l’image et le droit d’auteur (parce que tout le monde à un beau-frère dont le cousin est avocat, donc il connaît ça, le Droit).

Et puis on y distille sans complexe des idéalisations de l’art à contre-sens historique pour valider sa pratique personnelle. Par exemple, il est toujours amusant de discuter avec des traditionalistes qui crient haut et fort qu’ils font de la photo “à l’ancienne”, “authentique” et donc sans retouche. La retouche photographique a été attestée dès 1860 (20 ans après l’invention du daguerréotype), soit directement sur la pellicule ou plaque photographique (par grattage ou encrage), soit lors du tirage photochimique (par exposition sélective et masquage), soit sur le tirage (à l’encre et au pinceau). Alors certes, les photos de famille n’étaient pas retouchées, ce qui pourrait donner l’idée que la retouche n’existait pas (ce qu’on ne voit pas n’existe pas, c’est connu), mais dans le milieu de la photo d’art, les tireurs et les retoucheurs étaient eux-mêmes de véritables artistes et en tout cas des artisans incontournables de l’image. (Voir mon article Pour en finir avec le mythe de la retouche photo). Moralité, peu importe le moyen : une image se fabrique de toute pièce. Et les idéologies ou modes foireuses justifiées par des erreurs basées sur une méconnaissance historique n’y changent rien. Alors autant vous dire que ça fait des critiques de photos vraiment enrichissantes et très pertinentes.

Le web donne à chacun la possibilité technique d’exprimer une opinion, ce qui ne signifie pas que toutes les opinions soient valides, et beaucoup de gens confondent liberté d’expression et droit d’être écouté. Le fait d’avoir le droit de l’ouvrir n’implique absolument pas qu’on doive vous écouter. La fallacie populiste du web consiste à donner à toute opinion la même valeur, dès lors qu’elle est exprimée, au nom de l’égalité, et ce peu importe qu’elle émane d’un spécialiste expérimenté du sujet ou de quelqu’un sans qualification. Si l’on oublie que la valeur d’une opinion tient à la valeur de son argumentation, donc à sa cohérence logique, effectivement expression équivaut validation.

Vous qui voulez progresser, dites-vous bien une chose : il y a deux sortes de photographes, ceux qui sont sur les forums et ceux qui sont derrière leur appareil photo. Et ceux qui ont le temps de fréquenter les forums sont ceux qui n’ont pas assez de travail, et probablement pas les compétences qu’ils prétendent avoir.

Pour aller plus loin, à voir absolument :

  1. How To Bring The "Constructive" Back To "Constructive Criticism"
  2. Should We Listen To ‘Critics’ or Show Them The Door?
  3. Take it or leave it with Bruce Gilden
  4. Critique de la faculté de juger, Kant.

Et pour composer de belles critiques originales de photos, argumentées et constructives, voyez cet outil.


#Réponse à ceux qui pensent que n’importe qui peut critiquer n’importe quoi

[MàJ du 13 avril]

Il ne faut pas confondre avis et critique. Tout le monde peut donner un avis sur n’importe quoi. Vous pouvez donnez votre avis sur l’énergie nucléaire sans avoir de doctorat en physique quantique. Vous pouvez donner votre avis sur la sélection de l’équipe de France au prochain mondial sans jamais avoir gagné un seul match. Mais au final, votre avis vaut quoi ? Critiquer suppose une analyse préalable, et cette analyse suppose des références, de l’expérience, et des connaissances précises. Critiquer une image suppose d’être capable de lire l’image, d’interpréter l’idée de base de son auteur, de déduire comment le photographe a réalisé sa prise de vue (éclairage, réglages, etc.), et d’identifier dans cette prise de vue les éléments qui ont péchés ou au contraire qui servent l’idée de base.

Sinon on donne un avis, du type “j’aime” ou “j’aime pas”, voire on essaie de critiquer quelque chose qu’on ne comprend pas. Le web se pense comme une démocratie participative où chacun peut produire du contenu. C’est très bien, mais voilà, certains domaines demandent plus que la capacité matérielle d’exprimer son opinion : ils demandent des connaissances précises, au moins pour prétendre à un minimum de pertinence. Considérer que l’avis de chacun a la même valeur est utopique et démagogue : tout le monde est capable d’aimer ou pas une image, mais très peu sont capables de lire une image. Un avis sur une œuvre renseigne sur l’auteur de l’avis, une critique d’une oeuvre renseigne sur l’oeuvre elle-même. Aimer Doisneau indique seulement que vous faites partie de son public, pas que sa photo est humaniste.

En laissant n’importe qui s’exprimer sur n’importe quoi, on créée du bruit. La critique demande une vraie culture de l’image, pas seulement limitée à la photographie, et bien au delà du triangle de l’exposition.

Savoir regarder un paragraphe ne signifie pas forcément savoir le lire. Savoir le lire signifie avoir appris le sens des symboles couchés sur le papier, l’organisation des lettres en mots et des mots en phrases, la grammaire juste que la poésie s’emploie parfois à déconstruire, avec une idée derrière la tête, et les registres de langue. Dans la même idée, l’image peut se contempler béatement où se lire. Le public asiatique sait par exemple lire une image « à l’occidentale » (dans le sens de l’écriture latine, le passé symboliquement situé à gauche et l’avenir à droite) ou à l’orientale (dans le sens de l’écriture des idéogrammes, de la droite vers la gauche), suivant que l’auteur est occidental ou oriental. Preuve que la lecture demande un minimum de culture.

Il ne faut pas confondre exigence et élitisme. L’élitisme, c’est créer une élite basée sur des critères arbitraires, et en verrouiller l’accès aux non-membres, éventuellement en durcissant les conditions d’admission quand le verrouillage ne fonctionne plus assez bien. L’exigence, c’est attendre des gens qu’ils se sortent les doigts d’où je pense pour relever le niveau, en leur offrant des possibilités pour y arriver. Traiter l’exigence comme une forme d’élitisme, c’est de la démagogie pure.


#Histoire de la photographie 101 

[MàJ du 13 avril] Parce que se plaindre que les gens n’ont pas de culture n’a de sens qui si on leur donne les moyens d’y remédier :

Liste non exhaustive et classement arbitraire, il va sans dire…

L’analyse des statistiques de cette page montre que 1,1 % des lecteurs ont cliqué sur un des liens ci-dessus entre le 13 et le 21 avril (échantillon de 1966 lectures). Ce qu’il fallait démontrer…

[MàJ du 13 avril 2017] Je ne sais pas pourquoi, mais cet article refait le tour de la toile chaque année en avril depuis 2015, avec un nombre de lectures invraisemblable réparties sur quelques jours à chaque fois. Est-ce le printemps qui pousse le photographe forumeur à se poser des questions ?

Moi j’ai abandonné les forums. La critique ne m’intéresse plus, je sais ce que je fais et pourquoi je le fais. Je me documente dans mon coin, souvent hors-ligne, à l’écart du hype. Les cours, forums, blogs, chaînes Youtube de photo ne m’ont apporté que déception et m’on fait perdre mon temps. C’est avec le recul qu’on s’on rend compte. Voir mon article Que valent les conseils des photographes professionnels ?.

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