Forums photo : la triste réalité

Créés dans un but louable, celui de réunir amateurs et professionnels autour d’une même passion, les forums photo, et particulièrement les forums de critique photo, sont devenus au fil du temps des espaces où les débutants assènent leur vision étriquée de la photographie à des gens souvent plus chevronnés qu’eux. La formation autodidacte n’est pas un mal en soi, puisqu’elle a fabriqué de grands photographes (David Bailey, entre autres) et que grosso modo la moitié des photographes pros ne sont pas diplômés d’écoles d’art. Le problème vient du fait que l’autodidacte a pensé à tout (matériel optique, matériel informatique, modes d’emploi etc.) sauf à l’essentiel : l’oeil.

J’ai le même problème quand j’enseigne la musique : le travail de l’oreille est la dernière des priorités de mes élèves, qui pensent doigts, technique et lecture de notes, mais pas phrasé, interprétation et chant. C’est d’ailleurs là qu’est la mission du prof, bien au-delà de la simple transmission de connaissances et de compétences : dans l’ouverture d’un horizon plus large et plus varié, artistiquement parlant, via la transmission d’une culture et l’exploration guidée de domaines moins triviaux. Formulé autrement, les apprentis pianistes rêvent de jouer Beethoven ou Goldman, et c’est au prof de leur faire découvrir Ravel ou Debussy. En photo, les débutants veulent juste faire de “belles images”, et c’est aux plus vieux de les inviter à questionner leurs propres photos pour enrichir leur approche.

On trouve cependant la plupart des débutants plongés dans des bouquins de nature technique (comment régler son boîtier, réaliser telle ou telle prise de vue ou retouche), mais pour ainsi dire jamais dans des bouquins d’art ou des expositions. Lartigue, Adams, Weston, Capa, McCurry, Avedon, Newton, Sieff, Weiss, Penn, Horst, Leibovitz etc. sont des noms qui leur seront à jamais inconnus, même s’ils ont ouvert des avenues dans la pratique photographique, chacun dans son genre. Ceci étant, nombre de « professionnels » ne les connaissent pas d’avantage. On se retrouve alors face à une horde d’apprentis photographes à l’affût de tutoriaux clé en main et de recettes de cuisine qui marchent à tous les coups, et qui finissent par considérer une bonne photographie comme l’aboutissement de l’algorithme ci-dessous :

forum-critique-photo

On se réfugie ici derrière une succession de règles limitatives qu’il faudrait valider l’une après l’autre, apprises par cœur au fur et à mesure des lectures, sans recul ni réflexion sur le genre recherché, comme si une image s’analysait en terme de conditions à satisfaire, comme si une bonne photo devait être obligatoirement nette, bien exposée, belle et accrochable dans son salon. Si vous pensez que j’exagère, testez la requête Google forum critique photo AND “horizon” AND “net” AND “mise au point” (230 000 résultats).

Les règles sont les bouées de sauvetage des médiocres : si elles leur permettent de barboter sans prendre de risque, elles ne font pas d’eux des nageurs olympiques. Le recul, la pratique, et la culture de l’image font apparaître que la seule véritable règle est qu’il n’y a pas de règle, tout au plus des trucs et astuces pour gagner du temps et pour aboutir à un résultat prévisible, et des modes, changeantes au cours du temps, dont l’impact est variable. Peu importent les règles en vigueur, il se trouve toujours quelqu’un pour les transgresser, donc en écrire de nouvelles que les suivants suivront ou réécriront à leur tour, et que ça marche. Avedon, Bailey, Mc Curry, Newton, Sieff et beaucoup d’autres ont produit des quantités d’images puissantes en brisant les codes, mais sur les forums combien de critiques éclairés ont pris connaissance de leur travail et de l’étendue de possibilités qu’ils ont déverrouillé en faisant voler les quelques règles étriquées professées en boucle sur la blogosphère photo ?

En photo comme ailleurs, les règles rassurent et confortent les bons élèves. Plus elles paraissent anciennes, moins on les questionne et plus on les défend. Moins on a d’idées, et moins on les remet en question.

Je lis souvent des lieux communs sur les règles musicales, qui essaient de justifier celles en photo par une analogie maladroite… « La musique sans théorie, c’est impossible ». Donc la photo serait pareille. J’ai 10 ans de formation musicale au compteur, 19 années de pratique, conservatoire, cours privés, examens deux fois par an et récitals. J’ai joué Bach (père et fils), Haendel, Telemann, Scarlatti, Haydn, Beethoven, Mozart, Chopin, Schumann, Absil, Britten, Dvoràk, Grieg, Satie, Brubeck, Chostakovich, Dutilleux, Debussy, Rachmaninoff, jusqu’au traditionnel Écossais et j’en passe. Laissez moi vous dire que les « règles » de Bach n’ont rien à voir avec celles de Chopin ou avec celles de Satie ou encore avec celles de Boulez. La musique européenne (qui utilise depuis le XVIIIe s. la gamme à tempérament égal) n’a rien à voir non plus avec la musique orientale (qui utilise des quarts de ton) ou la musique asiatique (qui utilise la gamme pentatonique). La musique n’est pas un langage universel, quoi qu’on entende et qu’on répète bêtement, il suffit pour s’en souvenir d’écouter la musique européenne médiévale (Adam de la Salle, Josquin des Prez, Hildegarde de Bingen, Antoine de Fevin, Jean Ockeghem) ou du baroque primitif (Monteverdi, et les gammes mésotoniques et à tempérament inégal de Werckmeister ou Kirnberger), et de se rendre compte à quel point ça raccroche à nos oreilles du XXIe s. Universelle, la musique ? Seulement si vous restez confiné à ce que votre oreille à l’habitude d’entendre. Ensuite, prenez une partition de croches et jouez la. Si c’est du classique, elles doivent être jouées telles quelles, régulières. Si c’est du romantique, elles peuvent être jouées rubato, c’est à dire à tempo variable. Si c’est du jazz, elles doivent être swinguées (jouées comme des croches pointées-double). C’est le même fichu rythme écrit de la même fichue manière dans les trois cas sur la même fichue partition. Théorie musicale, on disait ? Laquelle ? Et faut-il nécessairement appliquer la bonne théorie à la bonne œuvre ? (Avant de répondre, écoutez d’abord du Bach swingué).

Désolé de rentrer à ce point dans les détails techniques, mais ceci est juste pour illustrer que dès qu’on approfondit un peu, les faits vont dans le sens contraire des imprécisions colportées par le bon sens. Plus on étudie, plus on relativise… Quand on parle de théorie musicale, il faut préciser de quelle musique. La photo est pareille : ce n’est pas parce qu’un peintre paysagiste anglais médiocre de la fin du XVIIIe a pondu la règle des tiers (sur une approximation de la proportion divine remise à la mode à la Renaissance par un moine mathématicien, par ailleurs inventeur de la comptabilité, ayant redécouvert le nombre d’or dans des livres grecs ramenés en Europe pour les sauver de la conquête de Constantinople par les Ottomans) qu’il faut le prendre au sérieux. Qu’elle l’ait agréé ne signifie pas que tout un chacun soit contraint d’y souscrire. Différentes approches photographiques cohabitent, et elles sont toutes valides. Le plus amusant avec les règles de composition est qu’elles trouvent leur origine généralement dans des délires numérologiques pythagoriciens tentant de mélanger géométrie et métaphysique dans une tentative douteuse d’accéder aux règles de l’Harmonie Universelle par des rapports mathématiques. Un truc que les chaînes Youtube oublient de mentionner quand elles présentent la règle des tiers comme seule voie de salut possible. Par voie de conséquence, la règle des tiers est devenue en quelque sorte la méthode de composition du pauvre, et il est assez facile de deviner la formation d’un photographe en regardant sa composition.

Les règles, ça n’existe qu’en droit ou en maths. En art, on a des courants, des modes, des styles, etc. Et en réalité, les règles telles que définies par les parents pauvres de la photo n’ont pas d’autres buts que de fournir un cadre formel rassurant (mais castrateur) aux débutants (“je respecte les règles donc ce que je fais ne peut pas être mauvais”), et de faire une distinction entre ceux qui les connaissent (et qui se pensent donc moins débutants) et ceux qui les ignorent (dont les images sont souvent bien plus créatives même si elles peuvent être maladroites). Elles permettent aussi à tout un chacun d’évaluer « si c’est beau ou pas » en se basant sur des éléments extérieurs (définis par des gens qui savent mieux qu’eux), évitant ainsi d’avoir à élaborer une réflexion personnelle.

Tout ceci, bien sûr, dans un cadre où il est mal vu d’oser se prétendre artiste (“Moi je cherche juste à faire du beau sans prétention”), car une démarche artistique est forcément synonyme de masturbation intellectuelle, et il ne faut surtout pas questionner sa pratique. C’est particulièrement systématique chez les “papys photographes”, qui ont commencé la photo sur le tard après 50 ans, et chez qui tout questionnement de nature artistique génère des réactions épidermiques : il faudrait faire de la photo sans se poser de question, et vive la beauté vide de sens ! En réalité, je soupçonne que cette approche dissimule simplement un manque de créativité : on n’a pas d’idées mais on a de la technique (car heureusement, la technique s’apprend facilement en quelques semaines). L’image étant un mode de communication, il peut être intéressant d’avoir quelque chose à dire avant de communiquer…

“Science sans conscience n’est que ruine de l’âme et sapience n’entre point en âme malivolle” faisait dire Rabelais à Gargantua. Art sans réflexion, approche, démarche, idée ou plus prosaïquement “truc à dire” n’est qu’un passe-temps bourgeois et n’évoque rien de plus que les millions de captures instantanées qui fleurissent chaque jour sur les réseaux sociaux. Surtout aujourd’hui, où la réalisation d’images techniquement parfaites n’a jamais été aussi simple, donc aussi secondaire : la photo est plus que jamais à la portée de tout le monde, mais le nombre de bons photographes ne semble pas avoir explosé pour autant. (Voir à ce sujet mon article Pourquoi faites-vous de la photo ?). L’art comporte cette dimension radicale qui impose d’y mettre quelque chose de brutalement personnel, de faire l’image avec ses tripes plutôt qu’avec son appareil photo pour y mettre un engagement, et de prendre constamment le risque de déplaire pour oser créer. La beauté et l’esthétisme deviennent alors des effets secondaires, dont la perception est trop assujettie aux modes et aux contextes pour qu’on s’y attarde trop longtemps. Pour une obscure raison, Van Gogh et l’impressionnisme, aujourd’hui c’est beau (et cher), alors que du vivant de Van Gogh, c’était laid, invendable et flou (déjà !). L’essentiel est donc – au delà de toute considération esthétique – que l’image soit intéressante, pour son regard, pour ce qu’elle évoque ou défend, mais la recherche de la beauté et/ou de la perfection technique sont limitées et limitantes, peu intéressantes, et ne survivent guère à la mode qu’elles suivent.

Et même s’il est vrai que pour la plupart des photographes amateurs la photo est bien moins un sacerdoce artistique qu’un loisir ou qu’une simple façon de capturer des souvenirs, un peu plus d’ambition ne nuit pas, surtout que la motivation des forums photo est bien de progresser et de faire progresser dans sa pratique. Un artiste est une personne qui se lève le matin en se demandant comment il va faire progresser son art aujourd’hui. J’ai beaucoup de mal à comprendre les personnes qui se contentent du peu qu’elles ont, sans chercher à approfondir leurs connaissances, à développer leurs compétences et à repousser leurs propres limites. Ce qui motive ces personnes à sortir de leur lit le matin est pour moi un mystère. Quel intérêt et quel plaisir y a-t-il à stagner dans la médiocrité, le moindre effort et le « juste assez » ? Il paraîtrait qu’il y a de la sagesse à se satisfaire de ce que l’on a. Laissez moi vous dire que si des fous de médecins, physiciens, mathématiciens, informaticiens et ingénieurs n’avaient pas manqué de sagesse en consacrant leur énergie à dépasser leur ignorance, on mourrait encore de fièvre, on s’éclairerait encore à la bougie de suif, on n’aurait pas le monde à portée de doigt dans le fond de notre poche et on jouerait l’hymne national à la cithare.

Sur les forums, le manque de culture de l’image, associé à un manque de recul dans sa pratique, génère des prises de becs sans intérêt entre des débutants très sûrs d’eux – l’ignorance et la certitude vont souvent ensemble, voir plus haut – et des photographes expérimentés ayant dépassé le stade de l’application bête et méchante de La photo pour les nuls. Comment tenter de communiquer par l’image sans s’intéresser un minimum à son histoire, à ses codes et à leur transgression ? Ces détails laissent de marbre la plupart des nouveaux utilisateurs de boîtier réflex, qui préfèrent des tutoriaux “comment faire” et des astuces “clé en main”. Ce qui ne les empêche pas, du haut de leurs certitudes, de s’essayer à la critique des autres, en cartonnant soigneusement tout ce qui s’écarte de leur approche personnelle de la photo. Leur approche personnelle qui est souvent directement pompée à Cartier-Bresson, d’ailleurs, parce que c’est souvent le seul nom qu’ils connaissent lorsqu’ils sont français. Mais comment, en toute rigueur, tenter d’analyser le travail des autres quand son seul panorama photographique est constitué de sa propre pratique et de sa propre approche, sans autre référence permettant une vision plus large et une remise en contexte ?

On a donc des débutants qui conseillent à des photographes expérimentés de corriger des choix délibérés, en traitant leurs choix artistiques comme des maladresses, sans chercher à comprendre en quoi ils sont pertinents, ni à savoir quelle était leur intention initiale et indifféremment du genre qu’ils pratiquent. Et à l’inverse, il y a ceux qui s’offusquent qu’on leur demande plus de détails sur leur démarche et leur intention avant de critiquer leurs images… quand il n’y avait en fait ni démarche ni intention.

La plupart ignorent qu’on ne fait pas une photo de mariage de la même manière qu’on documente un génocide ou qu’on photographie la collection printemps/été de chez Chanel ou encore que l’on joue avec les symboles et l’onirisme sur des photos conceptuelles ou narratives… quand bien même c’est le même appareil qui est utilisé. J’ai donc vu critiqués le manque d’esthétisme sur des photos journalistiques et un rendu trop parfait sur des photos commerciales. C’est un peu comme reprocher à un film de la franchise James Bond de manquer de dialogues et à un James Ivory de manquer de cascades… Pour les dialogues, il y a les films de James Ivory, pour les cascades, il y a les James Bond : chacun son style, chacun son public.

Le top dans la catégorie sont les papys photographes, qui associent des débuts tardifs hésitants à l’assurance de l’âge, avec un fort taux de disponibilité pour monopoliser la parole… Ne pas approcher, cocktail explosif ! Ils sont là pour s’auto-congratuler dans un entre-soi confortable où tout le monde pense pareil, entre le pastis et le JT de J-P Pernault. (Photos types : paysages en HDR, macro, vieilles voitures en HDR, vieilles façades en HDR. Retouches types : netteté et contrastes exagérés partout parce qu’ils ne voient plus rien, resaturation des couleurs à la truelle sans motif apparent).

À l’inverse, on trouve aussi les fameux relativistes qui enterrent toute tentative de débat dans un grand potage mou fait de « ça dépend », « chacun ses goûts » ou encore « chacun sa sensibilité ». On réduit alors toute tentative de contradiction à des différences de point de vue en résumant tout ça dans un grand consensus œcuménique dilué dans une bienveillance de façade qui colle aux dents. Trop facile. L’art — comme ses avatars — mérite d’être questionné et tout, dans une image, n’est pas subjectif : il existe un langage visuel culturel et commun, fait notamment de symboles (direction des regards, choix des couleurs, gestuelle, attitude des personnages, présence d’objets connotés, etc.) qui appartiennent à une civilisation et s’apprennent, en cours d’arts plastiques à l’école, par exemple. On peut comprendre le but ou le message d’une image sans forcément y être sensible et/ou souhaiter avoir ladite image dans son salon, et inversement. Ce qui suppose au préalable d’avoir appris à faire la distinction entre analyse sémantique et goût personnel.

Résultat de tout ça : les photographes compétents (ceux qui pourraient apporter quelque chose à la conversation) finissent en général par se décourager, retournent faire de la photo dans leur coin ou organiser des stages, en laissant la place libres aux jeunes (ou moins jeunes) coqs pour s’écharper à savoir si les sections d’or valent mieux que la règle des tiers. Le tout sans nuance, et comme s’il y avait une seule bonne façon de faire des images. Et c’est tout le monde qui en pâtit en perdant des commentateurs pertinents, avec une qualité globale des discussions qui ne s’améliore jamais avec le temps.

Un forum comme Virus Photo, qui a connu son heure de gloire à la fin des années 2000, se retrouve ainsi à péricliter aujourd’hui, animé essentiellement par des gens peu qualifiés mais prolixes. Et sur Facebook, ce sont des groupes comme F/1.4 qui font le plein, où les mêmes discussions stériles reviennent toutes les semaines, et où les modérateurs – sous couvert de maintien de la courtoisie des échanges – éliminent toute trace de contestation pour des discussions au bon goût de beurre. Il est impossible de parler d’art (mais peut-on vraiment parler d’art ?), et encore moins de mettre des coups de pied au cul quand c’est nécessaire. Et les coups de pied au cul, c’est toujours nécessaire, sinon on s’endort. Parmi les lieux communs stériles mais réguliers des forums :

  • la technique vs. l’émotion (comme si les deux étaient séparables),
  • le matériel vs. la créativité (comme si on devait choisir l’un ou l’autre – alerte hipster),
  • la retouche vs. l’authenticité (comme si une image pouvait être autre chose qu’une interprétation personnelle de l’artiste),
  • le droit à l’image et le droit d’auteur (parce que tout le monde à un beau-frère dont le cousin est avocat, donc il connaît ça, le Droit).

Comme d’habitude, ce sont les moins renseignés qui crient le plus fort. Par exemple, il est toujours amusant de “discuter” avec des traditionalistes qui crient haut et fort qu’ils font de la photo “à l’ancienne”, “authentique” et donc sans retouche. La retouche photographique se pratique depuis 1860 (20 ans après l’invention du daguerréotype), soit directement sur la pellicule ou plaque photographique (par grattage ou encrage), soit lors du tirage photochimique (par dodge and burn et masquage), soit sur le tirage (à l’encre et au pinceau). Alors certes, les photos de famille n’étaient pas retouchées (pas rentable), mais dans le milieu de la photo d’art, les tireurs et les retoucheurs étaient eux-mêmes de véritables artistes et en tout cas des artisans incontournables de l’image. (Voir mon article Pour en finir avec le mythe de la retouche photo). Moralité, peu importe le moyen : une image se fabrique de toute pièce. Et les idéologies ou modes foireuses basées sur une méconnaissance historique n’y changent rien. Mais sur les forums photo, peu en sont conscients. Ça fait des critiques de photos vraiment enrichissantes et très pertinente.

« — Moi je n’aime pas les photos retouchées
— Crétin ! »

Pour plus de pertinence des échanges, il faudrait introduire des niveaux pour les membres des forums : débutant, confirmé, avancé, maître, expert par exemple. Les membres ne pourraient commenter que les images de leur niveau ou des niveaux inférieurs, et pour changer de niveau, ils devraient soumettre un portfolio et recueillir un certain nombre de voix parmi les membres du niveau supérieur. Un peu comme chez Magnum, où chaque nouvel arrivant doit recueillir 66% de votes favorables sur son portfolio. De cette façon, on pourrait cloisonner les conversations et éviter les critiques bassement techniques sur des images venant de gens qui publient dans Vogue… Tout en permettant une politique que j’aime beaucoup : quand tu ne sais pas, tu commences par te taire et par écouter. Ça revient à instituer de fait une forme d’académisme qui n’est pas sans poser certains problèmes (effet d’école où tous les styles tendent à converger), mais ça éviterait de lire les torchons de gens qui ne font pas la différence entre un low-key et une image sous-exposée. Parce qu’en pratique, la critique de débutant ne va pas très loin, que, oui, c’est pénible à lire et que globalement, ça consomme de la bande passante pour rien. Le web donne à chacun la possibilité technique d’exprimer une opinion, ce qui ne signifie pas que toutes les opinions soient valides, qu’elles aient la même valeur ou qu’il faille les écouter.

Mais de toute façon… est-il possible de critiquer une œuvre ? Et si oui, quelle est la pertinence de cette critique ?

Pour aller plus loin, à voir absolument :

  1. How To Bring The “Constructive” Back To “Constructive Criticism”
  2. Should We Listen To ‘Critics’ or Show Them The Door?
  3. Take it or leave it with Bruce Gilden
  4. Critique de la faculté de juger, Kant.

Et pour composer de belles critiques originales de photos, argumentées et constructives, voyez cet outil.


Réponse à ceux qui pensent que n’importe qui peut critiquer n’importe quoi

[MàJ du 13 avril]

Il ne faut pas confondre avis et critique. Tout le monde peut donner un avis sur n’importe quoi. Critiquer suppose une analyse préalable, et cette analyse suppose des références, de l’expérience, et des connaissances précises. Critiquer une image suppose d’être capable de lire l’image, d’interpréter l’idée de base de son auteur, de déduire comment le photographe a réalisé sa prise de vue (éclairage, réglages, etc.), et d’identifier dans cette prise de vue les éléments qui ont péchés ou au contraire qui servent l’idée de base.

Sinon on donne un avis, du type “j’aime” ou “j’aime pas”, voire on essaie de critiquer quelque chose qu’on ne comprend pas. Le web se pense comme une démocratie participative où chacun peut produire du contenu. C’est très bien. Sauf que voilà, certains domaines demandent plus que la capacité matérielle d’exprimer son opinion : ils demandent des connaissances précises, au moins pour prétendre à un minimum de pertinence. Considérer que l’avis de chacun a la même valeur est utopique et démagogue : tout le monde est capable d’aimer ou pas une image, mais très peu sont capables de lire une image. Un avis sur une œuvre renseigne sur l’auteur de l’avis, une critique d’une oeuvre renseigne sur l’oeuvre elle-même. Aimer Doisneau indique seulement que vous faites partie de son public.

En laissant n’importe qui s’exprimer sur n’importe quoi, c’est tout le monde qui y perd : on noie la pertinence dans le bruit blanc du tout-venant, on encourage les faux débats quand l’essentiel de l’image n’est jamais abordé. La critique demande une vraie culture de l’image, pas seulement limitée à la photographie, et bien au delà du triangle de l’exposition.

Savoir regarder un paragraphe ne signifie pas forcément savoir le lire. Savoir le lire signifie avoir appris le sens des symboles couchés sur le papier, l’organisation des lettres en mots et des mots en phrases, la grammaire juste que la poésie s’emploie parfois à déconstruire, avec une idée derrière la tête, et les registres de langue. Dans la même idée, l’image peut se contempler béatement où se lire. Le public asiatique sait par exemple lire une image « à l’occidentale » (dans le sens de l’écriture latine, le passé symboliquement situé à gauche et l’avenir à droite) ou à l’orientale (dans le sens de l’écriture des idéogrammes, de la droite vers la gauche), suivant que l’auteur est occidental ou oriental. Preuve que la lecture demande un minimum de culture.

Est-ce élitiste ? Oui, probablement. Et alors ? Dans un contexte où les gens cherchent volontairement à progresser, je ne vois pas en quoi c’est un mal, même si ce n’est pas assez démago pour avoir l’air sympa.


Histoire de la photographie 101

[MàJ du 13 avril] Parce que se plaindre que les gens n’ont pas de culture n’a de sens qui si on leur donne les moyens d’y remédier :

Liste non exhaustive et classement arbitraire, il va sans dire…

L’analyse des statistiques de cette page montre que 1,1% des lecteurs ont cliqué sur un des liens ci-dessus entre le 13 et le 21 avril (échantillon de 1966 lectures). Ce qu’il fallait démontrer…

[MàJ du 6 mai] 20 767 lectures plus tard, merci à tout ceux qui m’ont transmis leurs félicitations et encouragements par email. Cet article a reçu plus de 15 000 visites dans les 7 jours suivant sa publication. Pour les autres, difficile de savoir si vous n’êtes pas d’accord parce que vous vous êtes reconnus ou parce que vous avez des contre-arguments pertinents.


[MàJ du 20 avril 2016] Depuis sa rédaction il y a un an, cet article a été lu plus de 31 500 fois. J’ai suivi les pages sur lesquelles il a été partagé, forums de photo essentiellement, mais aussi forums d’écriture et de création au sens large. J’ai reçu de nombreux retours aussi. Globalement, les réactions sont de 4 types :

  1. Ceux qui partagent la même vision et les mêmes reproches que moi à l’endroit des forums. Assez souvent des photographes qui ont du métier, allez savoir pourquoi…
  2. Ceux qui ne partagent pas ma vision et mon opinion (c’est leur droit), mais qui prennent tout de même la peine d’argumenter « proprement » leur point de vue. Ce sont les plus intéressants.
  3. Ceux qui, vexés, s’y sont reconnu et ont décidé que mes photos étaient nulles, que j’étais un sale élitiste antipathique, que j’avais étais frustré par de mauvaises critiques et que donc ce que je dis est idiot. D’abord, je pourrais être un descendant d’officier nazi que mon propos n’en serait ni plus ni moins valide : l’ad-hominem, c’est bas. Arrêtez d’imaginer des choses ou d’essayer de deviner mes intentions pour fabriquer des arguments à charge : vous n’en savez rien et c’est un biais cognitif connu appelé erreur fondamentale d’attribution. Ensuite, quand je prends la peine de présenter mes arguments pour appuyer mon idée, c’est pour que vous puissiez prendre la peine de les invalider s’ils vous indisposent et qu’on puisse construire ensemble un raisonnement plus solide. En soi, je me fiche d’avoir raison, ce qui m’importe c’est de produire un raisonnement rigoureux du point de vue de la logique. Mais ça, ce n’est pas évident à faire comprendre à des gens qui ne comprennent déjà pas qu’on puisse attaquer leurs idées sans en avoir après leur personne… Et ce sont les mêmes qui reprochent aux politiciens en campagne leurs querelles d’ego au lieu de débats d’idées…
  4. Ceux qui s’y sont reconnu et ont promis de se soigner. Deux ou trois…

Ensuite, je suis sidéré par la démesure de certaines réactions face à ce que je considère moi-même comme un sujet secondaire. Est-ce l’effet loupe d’internet couplé au sentiment de puissance lié à l’écran, ou est-ce que j’ai vraiment touché la corde sensible ?


[MàJ du 13 avril 2017] Je ne sais pas pourquoi, mais cet article refait le tour de la toile chaque année en avril depuis 2015, avec un nombre de lectures invraisemblable réparties sur quelques jours à chaque fois. Est-ce le printemps qui pousse le photographe forumeur à se poser des questions ?

Moi j’ai abandonné les forums. La critique ne m’intéresse plus, et de toutes façon je n’ai plus le temps. Je sais ce que je fais et pourquoi je le fais. Je vais à toutes les expos photos que je peux, je potasse tous les livres photo qui me tombent sous la main, je m’initie à la philosophie de l’art et du beau, ce qui se passe sur les sites des apprentis photographes et profs de photo improvisés (ceux qui sont juste au dessus de la moyenne) ne me concerne pas. Le temps dont je dispose, je le passe à faire des photos ou à étudier les autres photographes. Ce que pense papy Mougeot de mon cadrage, je m’en bats la nouille.

Les cours, forums, blogs, chaînes Youtube de photo ne m’ont apporté que déception et m’on fait perdre mon temps. C’est avec le recul qu’on s’on rend compte. Voir mon article Que valent les conseils des photographes professionnels ? et la vidéo ci-dessous :

2017-04-13T02:27:28-04:00 11 avril 2015|Catégories : Réflexions|Mots-clés : , , , |0 commentaire

À propos de l'auteur :

Humain du XXe siècle et citoyen vigilant. Étudiant ingénieur mécatronicien. Technicien supérieur en mesures physiques. Collaborateur R&D en modélisation thermodynamique, calcul et contrôle thermique dans une start-up. Photographe. Pianiste. Développeur et libriste. Expériences précédentes dans la fonction publique territoriale (Conseil Régional Rhônes-Alpes), les moteurs électriques industriels (General Electric) et les voitures solaires en fibre de carbone (Esteban). Une journée passée sans créer est une journée perdue.

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