☙ De l’inutilité des fonctionnalités des appareils photo modernes ❧

Published On: 27 mai 2017|Last Updated: 27 mai 2017|7 Commentaires|

Dans la presse photo spécialisée dans les tests de matériel, ma cible préférée est le site Les Numériques. C’est là que j’ai choisi mon premier appareil photo, quand j’avais 18 ans, compilant et recoupant soigneusement les sources, comparant les photos test et les prix. Puis, au fur et à mesure de ma progression en photo, j’ai compris qu’ils étaient complètement à côté de la plaque. L’article qui me fait réagir aujourd’hui est celui consacré au Nikon D5600, et en particulier sa fonctionnalité de connexion Wifi/Bluetooth à un smartphone via l’application mobile Nikon, jugée « peu utile ». Mais pour qui se prennent-ils ?

Cela fait des années que je vois les appareils photo équipés de GPS (pour géolocaliser les photos), connexions sans fil, etc. relégués au rang de gadgets superflus. Il est vrai que ces fonctionnalités viennent avec un inconvénient majeur, la consommation de batterie, mais elles peuvent toujours être désactivées. À l’inverse, les écrans tactiles sont presque universellement acclamés, notamment lorsqu’ils permettent de sélectionner le colimateur d’autofocus du bout du doigt et qu’ils sont orientables et articulés. Qu’est-ce qui fait que certaines fonctionnalités sont bien reçues chez les experts du test laboratoire tandis que d’autres sont décriées ?

Dans ma pratique photographique, j’utilise 4 appareils photo, un moyen format 6×7 cm argentique de 1977, un réflex argentique 35 mm de 1980, un réflex numérique APS de 2013, un réflex numérique 35 mm de 2014. Mon moyen format n’a ni posemètre, ni autofocus, ni moteur d’avance de la pellicule : c’est simple, il n’y a aucune électronique dedans. La mise au point se fait par déplacement d’un soufflet, la pellicule est avancée à la main par une commande, le déclenchement est effectué par une autre, 100 % mécanique, 100 % manuel, 100 % modulaire, 100 % réparable.

Si vous voulez allez dans le mode vieux con hardcore[1]et pas besoin d’avoir atteint un grand âge pour être déjà un vieux con, tout ce qui n’est pas sur cet appareil photo est un gadget. Sauf que cet appareil est complexe à manier, lent à régler, pèse 7 kg avec objectif, et je ne prétends pas encore le maîtriser. Je vous parie qu’il fut une époque où les photographes ont dénigré les premiers autofocus, les premiers modes d’exposition semi-automatiques, etc. et probablement avec raison, car les technologies récemment introduites sont rarement plus efficaces qu’un photographe chevronné. Sauf qu’elles ont depuis fait leur trou et qu’aujourd’hui, rares sont ceux qui s’en dispensent parce qu’elles facilitent la vie.

Je suis toujours émerveillé par le conservatisme des artistes, capables de la plus grande ouverture d’esprit dans des domaines précis et en même temps plus rétrogrades que la moyenne dans d’autres domaines qui passent sous leur champ d’intérêt. Comme si l’être humain avait un capital d’acceptation du changement limité, et qu’il devait choisir où l’investir.

Ceci dit, les rédactions des magazines de tests photo sont d’avantage peuplées de geeks de la photo que de professionnels de l’image, les testeurs n’utilisant les appareils photo sur le terrain que pour compléter leurs tests en laboratoire. Les revues de matériel faites par des professionnels qui sillonnent le monde pour réaliser des images ne donnent pas le même son de cloche, et la plupart des photographes chevronnés se désintéressent même complètement des questions de techniques et de matériel.

Le test de matériel est, malgré toutes les tentatives de dissimulation, fortement subjectif et non scientifique dans le sens où il fait intervenir des opinions et des perceptions plutôt que des mesures répétables et reproductibles. Quant à vouloir donner des conseils d’achats, il faudrait, en toute honnêteté, connaître les besoins précis du client avant de se lancer dans un tri des fonctionnalités et une évaluation générale de tous les appareils photos, sans égard à leur public cible ni à leur spécialisation. En d’autres termes, on compare dans la même liste des appareils photo pour sportifs, vacanciers, photographes de mariage, de guerre, de mode en supposant que leurs performances devraient être homogènes, ce qui n’est pas le cas.

Petit florilège :

La connexion wifi inutile

La connexion wifi permet de contrôler son appareil photo à distance depuis un téléphone (qui sert de télécommande), et d’envoyer en direct les photos réalisées sur un système informatique. Lors des Jeux Olympiques, les photos des reporters qui sont sur le bord des pistes sont ainsi transmises en temps réel à la salle de presse, retouchées à la volée et publiées en quelques minutes par les rédactions. En photo au trépied (pose longue, paysage, macro), lorsque le moindre choc sur l’appareil photo peut rendre la photo floue (par flou de bougé), il est d’usage d’utiliser une télécommande infrarouge ou un déclencheur souple pour prendre la photo sans toucher l’appareil. Ce matériel additionnel coûte entre 25 et 90 €. Une connexion Bluetooth ou Wifi vers un appareil qui est déjà dans votre poche rend cet investissement non nécessaire et permet d’autres fonctionnalités (visée écran, sélection du point de focus à distance) impossibles avec une simple télécommande.

L’écran tactile salvateur

Les interfaces tactiles sont partout, pour une bonne raison : elles sont plus souples que les boutons physiques, et peuvent être réarrangées, modifiées, mises à jour uniquement en changeant le logiciel interne de l’appareil photo. De plus, un bouton physique est un trou dans la coque de l’appareil, et donc un point faible par lequel poussières et humidité peuvent s’introduire, à moins de le rendre étanche par des systèmes de joints, avec le surcoût associé.

Il y a cependant 4 problèmes de taille aux interfaces tactiles :

  • l’absence de retour physique (relief, résistance à la pression, sensation de fin de course) qui rendent leur usage à l’aveugle impossible. Il va donc falloir sortir l’œil du viseur pour regarder l’écran, localiser la commande (le bouton virtuel) et vérifier que la consigne a été correctement entrée. Ça n’est pas acceptable en reportage.
  • l’impossibilité d’utiliser les menus tactiles avec des gants, pour des raisons de précision et de retour capacitif. Cela concerne tous les photographes de montagne, milieux polaires, ou actifs l’hiver.
  • l’impossibilité d’utiliser les menus tactiles avec un caisson étanche ou n’importe quel intermédiaire de protection, pour la photo sous l’eau et en milieux de conflit (guerres, manifestations), lorsque les appareils sont soumis à toutes sortes de mauvais traitements.
  • un écran tactile consomme plus d’énergie qu’un simple écran LCD, souvent avec des performances optiques dégradées (la couche tactile ajoute une épaisseur de verre sur l’écran).

Donc pour le grand public, l’écran tactile qui transforme l’appareil photo en iPhone, pourquoi pas. Mais pour le professionnel exigeant, rien de tel que le bon vieux bouton.

Le GPS

Quoi de pire, après un voyage au long cours, que de regarder les photos sans pouvoir dire laquelle a été faite où ? De nombreux logiciels de gestion de galeries [2]Darktable, Lightroom, etc. permettent aujourd’hui d’afficher vos photos sur une carte et d’en extraire des collections géographiques en fonctions des coordonnées GPS extraites dans les métadonnées EXIF. Est-ce une fonctionnalité gadget ? Tout dépend pour qui.

Les regrets et commentaires

Au sujet du Nikon D810, un appareil qui génère plus de 160 Mo/s de données[3]considérant un poids moyen par image RAW 12 bits compressée sans perte de 32 Mo et une rafale de 5 images/s, Les Numériques regrette la présence d’un seul emplacement pour carte mémoire SD au lieu de deux, le deuxième emplacement étant pour une carte CF. Il ne leur vient pas à l’idée que l’emplacement pour carte SD est là uniquement à des fins de compatibilité car, à la date de sortie du D810, en 2014, les cartes SD atteignaient tout juste 90 Mo/s théoriques[4]à peine 70 Mo/s réels, alors que les cartes CF montaient déja à plus de 100 Mo/s réels. Aujourd’hui, à performances équivalentes, les cartes CF sont 25 à 40 % moins chères que les SD[5]Notez que si les vitesses de lecture et d’écriture sont souvent environ égales sur les cartes CF, les cartes SD affichent souvent des vitesses d’écriture 2× inférieures aux vitesses de lecture. Pendant la prise de vue, seule la vitesse d’écriture compte, mais devinez laquelle des deux vitesses figure en gros sur l’étiquette… Le choix d’un slot CF est donc parfaitement justifié par les limites des cartes SD de l’époque, l’option SD serait revenue à brider la réactivité de l’appareil.

Je pourrais multiplier les exemples, mais je pense que vous avez compris l’idée.

L’ingénieur, le photographe, et l’innovation photographique

Le capitalisme de base implique une concurrence (saine ou pas) entre les entreprises travaillant dans le même secteur pour se faire une place au soleil. Appelons ça du darwinisme commercial. L’arme de cette guerre est l’innovation, chaque marque essayant d’attirer le client-consommateur par des fonctionnalités innovantes qui la font sortir du lot. La difficulté constante de l’innovation est qu’elle n’a pas la même définition pour le client, pour l’ingénieur et pour le commercial. Le commercial veut une fonctionnalité disruptive, l’ingénieur cherche une forme d’élégance technologique, et le client… comme d’habitude il ne sait pas ce qu’il veut. La mission d’un vrai service marketing est d’essayer de comprendre le souhait du client, mais il faut parfois savoir lui forcer la main car son imagination est limitée.[6]Personne ne souhaitait un iPhone avant qu’on invente l’iPhone[7]Quand Henry Ford demandait aux gens ce qui les aiderait à améliorer leurs déplacements, ils répondaient « des chevaux plus rapides ». Pas des automobiles.

Le temps se charge de faire le tri dans tout ça, un tri malheureusement injuste car certaines habitudes perdurent et entravent des changements potentiellement bénéfiques.[8]Voir l‘échec des dispositions ergonomiques Dvorak (Marsan, BÉPO) pour les claviers informatiques La vraie question n’est pas de chercher à savoir si telle ou telle fonctionnalité est utile ou si l’on a réussi à s’en passer pendant 160 ans. La vraie question est de savoir :

  1. comment vous pourriez l’intégrer dans votre flux de travail,
  2. comment elle pourrait vous simplifier la tâche ou vous ouvrir d’autres possiblités,
  3. ce qu’elle vous coûterait en plus, à l’achat comme à l’utilisation, en autonomie de batterie, simplicité, rapidité, solidité, etc.

On a fait des photos incroyables avec des appareils lents, manuels, limités et avec des objectifs assimilés aujourd’hui à des cul de bouteille. On peut faire aujourd’hui des photos avec des appareils qui se font oublier, laissant au photographe plus de 80 % de cerveau pour se concentrer uniquement sur l’image, et non sur le boîtier, avec une qualité optique telle qu’elle ne pardonne plus aucun problème de peau. Décider de ce qui est utile ou non est non pertinent. C’est l’usage et l’usager qui ont le dernier mot. Mais pour cela, il faut lui laisser le choix, ce qui implique de garder les revues de matériel factuelles et pas d’en faire des éditoriaux teintés des préférences personnelles d’un expert qui n’a ni qualification en physique des systèmes optiques, ni photo publiée contre rémunération. À bon entendeur…

1 et pas besoin d’avoir atteint un grand âge pour être déjà un vieux con
2 Darktable, Lightroom, etc.
3 considérant un poids moyen par image RAW 12 bits compressée sans perte de 32 Mo et une rafale de 5 images/s
4 à peine 70 Mo/s réels
5 Notez que si les vitesses de lecture et d’écriture sont souvent environ égales sur les cartes CF, les cartes SD affichent souvent des vitesses d’écriture 2× inférieures aux vitesses de lecture. Pendant la prise de vue, seule la vitesse d’écriture compte, mais devinez laquelle des deux vitesses figure en gros sur l’étiquette…
6 Personne ne souhaitait un iPhone avant qu’on invente l’iPhone
7 Quand Henry Ford demandait aux gens ce qui les aiderait à améliorer leurs déplacements, ils répondaient « des chevaux plus rapides ». Pas des automobiles.
8 Voir l‘échec des dispositions ergonomiques Dvorak (Marsan, BÉPO) pour les claviers informatiques

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L’auteur

Auteur d'articles, de livres, de programmes, de photographies et de quelques études. Formé à la musique, à la physique classique, à l'ingénierie/conception et à la programmation. Déformé à l'épistémologie, aux mathématiques et à la philosophie. Quand j'étais petit, on m'a dit que je devrai finir par choisir entre une carrière artistique ou scientifique. J'ai préféré abandonner l'idée d'avoir une carrière. .

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Michel
Michel
2 juin 2017 10 h 49 min

Dans la presse photo spécialisée dans les tests de matériel, ma cible préférée est le site Les Numériques….. oups …. Les Numériques …. spécialisée dans le domaine de la photo … 😉

nicolas
nicolas
4 juin 2017 5 h 28 min

moi ce qui m’étonne toujours c’est que l’ensemble des avis ( positifs ou négatifs) sont partagés quelques soit la revue ou le site. Dans un certain de cas c’est que l’avis est justifié, mais parfois je me demande s’il n’existe pas une sorte de flemme, parfois, chez nos spécialistes qui partagent tous le même avis par facilité et le peu de gout du risque (il est quand même bien plus facile de crier avec la meute que d’avoir un vrai avis personnel). De plus je constate aussi souvent des changements d’avis brutal étrange ( les écrans orientables ça ne sert à rien, les écrans orientables sont indispensables), mais après tous ce n’est pas la girouette qui tourne c’est le vent.

Romain
4 juin 2017 16 h 29 min

Super article, je suis tout à fait d’accord sur ces nouveaux gadget qui pullulent et n’ajoutent rien à l’essentiel du métier, faire LA photo

Bernard
Bernard
24 juillet 2017 18 h 32 min

Boff… tout ça me rappelle une étude faite dans les années 80 et où il était constaté que 90% des gens qui achetaient une calculette scientifique, n’avaient pas le niveau minimum requis pour s’en servir…
Je constate que le même pourcentage de “photographieurs” achètent des appareils très sophistiqués mais restent définitivement rivés sur le mode automatique : flegme de lire un manuel touffu et mal traduit, de le lire sur un écran d’ordi. ou tout simplement par absence des prérequis nécessaire pour appuyer intelligemment sur le bouton déclencheur.
Nous sommes dans les mêmes travers que les 50 à 80 chevaux superflus des moteurs de nos voitures, que les 80% de programmes inutiles dans nos lave-linge et lave-vaisselle.
Je ne vais pas parler des logiciels…
Grande vague de fond qu’il est vain de vouloir affronter de face.

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