Combien coûte une photo ?

Résumé

La publication sur Internet fait miroiter le mirage du contenu gratuit pour tous, proposé à coût nul et donc, in fine, dépourvu de valeur. La photographie subit de plein fouet cette tendance, encore accentuée par le smartphone et les média sociaux, rendant de fait tout le monde photographe. Cependant toutes les photos ne se valent pas car lorsque quelques filtres ne suffisent plus, ce sont des budgets matériel et personnel qui doivent être débloqués pour permettre la création. Budgets qui doivent alors trouver une contrepartie financière, sous peine de voir la création s'arrêter faute de créatifs en bonne santé. Ces contingences méritent d'être expliquées au public et au photographe débutant qui ne voient souvent que le produit fini et n'ont pas forcément conscience que, non, ils n'auraient pas fait aussi bien avec leur iPhone. Nous verrons ici les coûts cachés liés à la pratique de la photographie dans différents scénarios tels que la photo de mariage, la photo de studio et la photo bénévole.

Méta-données

PIERRE, A. (2017, 06 avril). Combien coûte une photo ? [Article de blog]. Récupéré depuis : https://photo.aurelienpierre.com/combien-coute-une-photo/. Mis en ligne le 19 août 2015.

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Sommaire

Article

Une habitude désagréable d’Internet est de penser que tout est dû, gratuitement et sans contrepartie. Quand on propose des contenus payants, il faut alors endurer la frustration puis la colère de l’internaute et justifier le prix. Depuis le virage numérique, le petit monde de la production-édition-presse en ligne a pris la sale habitude de ne plus vouloir payer de photographes, même dans les grands journaux et magazines, et de se servir allègrement des photos « d’amateurs ». Mais combien coûte réellement une photo d’amateur ? Et combien coûte la même photo quand il faut payer le personnel engagé ? Je vous propose mes calculs.

Hypothèses de calcul

Cet article est écrit à la première personne : je prends ma propre pratique comme base. On va donc supposer que :

  1. le matériel utilisé est de milieu de gamme, c’est à dire ni basique ni professionnel, mais juste entre les deux,
  2. l’activité photographique est exercée à temps partiel, soit un volume annuel d’images publiables limité, d’où une possibilité de rentabilisation du matériel limitée également à :
    • 160 images publiables par an (moyenne personnelle), sur 15 000 déclenchements annuels[1]Inclue les images de tests et de réglages (taux de rejet de 98.9 %),
    • 750 images publiables par an (maximum théorique à temps plein)[2]Hypothèse : 3,2 h de travail total par image (prise de vue, retouche, marketing, préparation, etc.), travail 8 h/jour, 6 jours/semaine, 50 semaines/an, sur 70 300 déclenchements annuels (taux de rejet de 98.9 %),
  3. on ne tient pas compte :
    • de la préparation en amont de la photo (mise en place des lumières, organisation, contacts, tâches administratives, etc.),
    • des frais de déplacement,
    • de l’éventuelle location des locaux,
    • des accessoires/vêtements/maquillage des modèles,
    • des assurances et cotisations professionnelles,
    • des services aux professionnels (avocats, comptables),
    • du fonds de roulement/trésorerie/réserve pour imprévus, renouvellement de matériel, investissements, factures en retard, etc.
  4. on appelle une image “publiable” lorsque sa qualité est suffisante pour être livrée au client ou publiée dans mon portfolio.

Ces hypothèses sont réalistes dans la mesure où le matériel est de milieu de gamme et utilisé de façon modérée (moins de 20 000 déclenchements par an). On prouvera plus bas qu’un usage intensif de matériel dit « professionnel » donne une rentabilité comparable. L’idée ici est de présenter une estimation des coûts a minima, impliquant le plus économique matériel utilisable dans un contexte professionnel « sérieux », c’est à dire avec des exigences de qualité, de fiabilité et d’efficacité, sans pour autant recourir au matériel haut de gamme. Formulé autrement, il s’agit du prix le plus bas possible avec la meilleure volonté possible mais en restant réaliste, rationnel, et conscient qu’une montée en gamme sera parfois nécessaire pour un meilleur confort de travail. Matériel considéré :

  • Appareil photo de gamme APS avancé/expert (série Nikon D5000 ou D7000),
  • Parc d’objectifs à focale fixe 35, 50, 85 mm f/1.8,
  • Posemètre/flashmètre pour la mesure d’exposition par lumière incidente,
  • Trépied et tête de trépied en aluminium,
  • Écran « Arts graphiques » étalonné en couleurs neutres dans l’espace Adobe RGB pour la retouche (avec une sonde pour l’étalonnage),
  • Licence Photoshop (légale),
  • Système de sauvegarde impliquant 3 supports différents (disque dur de travail, disque dur de sauvegarde locale, sauvegarde distante sur NAS ou sur le Cloud) permettant une protection contre les catastrophes (pannes, vols, incendies, inondations) et les corruptions de données (4 To de stockage cumulé),
  • Studio portable à 3 lumières en mode « strobiste » minimaliste (flashs « cobra » sur pied, diffuseurs pliables, réflecteurs pliables), fond de scène et support de fond d’entrée de gamme, commande radio pour flash déporté sans TTL,
  • Toutes les batteries sont possédées en double pour éviter toute suprise lors des shoots.

Type d’images réalisées avec le matériel détaillé ci-dessus :

Méthodes de calcul

Calcul du coût matériel

Pour le matériel, on calcule le coût par image comme suit :

\[\text{Prix/image} = \frac{\text{Prix du matériel}}{\text{durée de vie du matériel} \times \text{nombre d’images publiables dans la même durée}}\]

Le nombre d’images réellement effectuées n’intervient qu’au niveau du calcul de la durée de vie de l’appareil photo, car il est bien entendu que les images publiées doivent aussi payer toutes celles rejetées (c’est la vie). On ne calcule donc pas l’amortissement sur toutes les images effectuées. Le nombre d’images publiables varie en fonction du triplet matériel/photographe/modèle : pour donner une idée, avec un modèle amateur/débutant, je fais environ 5 images publiables par heure, contre 15 à 25 avec un modèle professionnel/expérimenté. Au total, je réalise au moins 160 photos publiables par an, pour environ 15 000 déclenchements (incluant photos de tests/réglages/vérifications). En prenant une moyenne de 3h de retouche par photo, le maximum humainement réalisable à temps plein serait 750/an [3]retouche 9h/jour, 5 jours/7 et shooting 1 jour/7 avec 2 semaines de vacances/an. Cette valeur n’a pas d’autre fonction que de fournir un maximum théorique de rentabilité, car elle est assez irréaliste, à la fois pour la santé des yeux et pour la qualité du travail effectué.

Prise de vue

L’appareil photo considéré est un Nikon D5000 car, bien que sa technologie soit vieillissante, il est suffisamment ancien (2009) pour possèder des données assez complètes. On se base sur la loi de Kaplan-Meier pour la prédiction des pannes [4]Kikin, O. Camera Shutter Life Database, Nikon D5000, https://www.olegkikin.com/shutterlife/nikon_d5000.htm. Consulté le 9 avril 2016. :

Durée de vie de l’obturateur de Nikon D5000 – Source : Oleg Kikin
  • Les estimations pessimistes prennent comme référence le nombre de déclenchements à partir duquel 50% des appareils sont tombés en panne : 250 000
  • Les estimations optimistes prennent comme référence le nombre de déclenchements à partir duquel 80% des appareils sont tombés en panne : 500 000.

À titre d’information, pour le Nikon D7000 :

Durée de vie de l’obturateur de Nikon D7000 – Source : Oleg Kikin

On ramène ces valeurs en années en supposant 15 000 déclenchements par an : respectivement 15 ans et 30 ans. L’expérience acquise sur les télescopes satellites (Hubble)[5]Wikipedia. Hubble. URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Hubble_%28t%C3%A9lescope_spatial%29. Consulté le 9 avril 2016. montre que les capteurs CCD ont une durée de vie équivalente, dans des conditions de fonctionnement autrement plus sévères. Reste la durée de vie de l’électronique, trop fortement dépendante des conditions d’utilisation (température, humidité) pour pouvoir être estimée. Pour les optiques, on considère une durée de vie arbitrairement fixée entre 10 et 20 ans. Leur principal point faible est l’électronique de leur autofocus. Aucune donné fiable n’est disponible à la date de rédaction de cet article, les valeurs choisie reflètent une réalité empirique. Pour les batteries, la durée de vie retenue se situe entre 2 et 4 ans, basée encore une fois sur l’expérience empirique. Les accessoires regroupent cartes mémoire (4 à 8 ans de longévité), posemètre (10 à 15 ans de longévité), mire d’étalonnage et cartes gris neutre (2 à 4 ans), trépied (15 à 25 ans), tête de triépied (10 à 15 ans), supports et sangles, etc. Les consommables sont principalement des produits de nettoyage et d’entretien (environ 50 €/ an).

Informatique

Le poste informatique comporte un ordinateur puissant (5 à 10 ans de longévité), un écran photo à gamut Adobe RGB (4 à 8 ans), une tablette graphique pour la retouche (5 à 10 ans), des disques durs de stockage (2 To) et un système de sauvegarde à distance (NAS ou Cloud) et une licence Adobe Photoshop (120 €/an).

Éclairage

L’essentiel de l’éclairage est constitué de flash de reportage (dits « cobras ») de longévité estimée entre 8 et 10 ans, de pieds d’entrée de gamme (4 à 8 ans), de commandes radio de flash (4 à 8 ans), de réflecteurs en tissu pliables (8 à 10 ans), d’un drap noir pour le fond (2 à 4 ans) et de son support (2 à 4 ans).

Calcul du coût personnel

Pour les modèles, on calcule le coût par image comme suit : \[\text{Prix/image} = \dfrac{\text{Taux horaire}}{\text{Nombre d’images publiables par heure}}\]

  • Pessimiste : 150 €/h, 10 images publiables/h,
  • Optimiste : 80 €/h, 20 images publiables/h.

Les tarifs retenus sont des standards de l’industrie pour des modèles professionnels internationaux freelance, voyageant à leurs frais et assurant eux-mêmes leur représentation (recherche de contrats, présence médiatique, planification des voyages, etc.). Ces tarifs tiennent donc compte de toutes les heures consacrées à leur travail en dehors des séances photo. Le coût du retoucheur prend en compte une retouche variant de 2 à 6 heures en portrait artistique, tenant compte du temps de tri et de classement des images, considérant un résultat attendu similaire aux images présentées ci-dessus (niveau magazine). Le coût du photographe est calculé de la même façon que celui du modèle, avec 10 images publiables/h en cas pessimiste et 20 images publiables/h en cas optimiste.

Le coût de photographe ne tient compte que du temps passé « derrière l’appareil photo » sur site, et pas du temps de préparation de la séance photo (mise en place et réglages de l’équipement, déplacements, démarches administratives, etc.). Considérant que la photographie comme la retouche prennent environ 3 ans de formation, on fixe le salaire à 14,90 €/h [6]le salaire minimum est fixé à 9,67 €/h soit 2484 €/mois à 40h/semaine (salaire net moyen des photographes indépendants de presse [7]Le Journal du Net. (2012). Salaire photographe indépendant pour la presse (professions libérales). URL : http://www.journaldunet.com/business/salaire/photographe-independant-pour-la-presse-professions-liberales. Consulté le 9 avril 2016).

Résultats

Les bornes inférieures (estimations pessimistes) et supérieures (estimations optimistes) définissent un espace probabilisé dont les densités sont respectivement 50 % et 80 % de probabilité de défaillance. On définit alors une estimation intermédiaire dite « réaliste » grossièrement située à environ 60 % par le calcul suivant : \[ \text{Est. réaliste} = \text{Est. optimiste} + \left(\text{Est. pessimiste} – \text{Est. optimiste}\right) \times \frac{2}{3}\] Il faudrait connaître la variance de la loi de Kaplan-Meier [8]Wikipedia. Kaplan-Meyer estimator. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Kaplan%E2%80%93Meier_estimator pour oser prétendre à une quelconque rigueur scientifique, et donc au préalable réaliser des études statistiques plus poussées. La fiabilité des valeurs utilisées ici est donc sujette à caution mais reste un indicateur réaliste au regard de la pratique et du marché d’occasion.

PosteCatégorieEstimation optimiste (€)
Estimation pessimiste (€)
Estimation réaliste (€)
Prise de vue
Appareil0,150,300,25
Objectifs0,290,590,49
Sac0,110,210,18
Accessoires0,460,800,69
Batteries0,340,670,56
Consommables0,310,310,31
Sous-Total optique1,66
2,89
2,48
Informatique
Ordinateur0,841,691,41
Écran photo0,440,880,73
Disque Dur0,160,310,26
NAS/Cloud0,190,380,31
Logiciels0,750,750,75
Accessoires0,440,800,67
Sous-Total informatique2,81
4,79
4,13
Éclairage
Lumières0,430,54
Supports0,050,09
Accessoires0,240,39
Fonds de scène0,090,17
Sous-Total éclairage0,80
1,19
1,06
Personnel
Sous-Total modèle4,47
15,00
11,33
Sous-Total retoucheur29,81
89,42
69,55
Sous-Total photographe0,751,49
1,24
OptimistePessimisteRéaliste
Total matériel seul, lumière naturelle
4,47
7,68
6,61
Total matériel seul, lumière studio
5,278,887,68
Total par portrait retouché, modèle pro, lumière studio
39,83
114,79
89,80
Total par portrait retouché, modèle bénévole expérimenté, lumière studio
35,83
99,79
78,47
Total par portrait retouché, modèle débutant ou client, lumière studio
15,71
37,19
30,03

Répartition du coût matériel par image

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Ce premier graphe fait apparaître que, contrairement à ce qu’on attend, le poste optique (appareil photo et objectifs) est l’avant-dernier (9.6 %) bien que le plus mis en avant, presque à égalité avec les batteries (8.1 %). Cet élément est majoritairement sous-estimé par les débutants et par le public : contrairement à une idée reçue, le numérique n’est pas forcément moins cher que l’argentique. Ainsi Photoshop représente à lui seul 9.7 % du prix final de l’image, soit autant que le poste optique, et le poste informatique complet représente au total près de 54 % du prix de l’image. Il est possible de travailler sans écran photo étalonné (pour diminuer les coûts), mais alors la gestion des couleurs devient chaotique et imprévisible et l’on s’écarte de notre objectif de fiabilité. Les supports de stockage et de sauvegarde (7.4 % du prix de l’image) ne sont en revanche pas négociables. On note en revanche le faible poids de l’éclairage dans le budget, principalement dû à l’utilisation de matériel léger et portable et non de matériel dédié au studio qui peut rapidement chiffrer à plusieurs milliers d’euros.

Répartition des coûts par type d’image

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Scénarios :

  1. Photo bénévole – lumière naturelle
  2. Photo bénévole – lumière studio
  3. Portrait retouché client ou modèle débutant – lumière studio
  4. Portrait retouché modèle exp. bénévole – lumière studio
  5. Portrait retouché modèle pro – lumière studio

Bien que la plupart des photographes assurent eux-mêmes la retouche, la séparation explicite des deux activités fait clairement apparaître que c’est la retouche qui prend le plus de temps, donc le plus de budget. Cet élément est important à souligner car effectué en coulisse. La partie prise de vue est en fait la plus réduite, même si nous ne tenons pas compte ici du temps de préparation en amont de la prise de vue. Elle est majorée dans le cas d’un portrait client/débutant car le nombre d’images publiables par heure tombe drastiquement dans ce contexte (divisé par 4, soit entre 2,5 et 5 par heure) et la gestion de la personne consomme du temps. À l’inverse, la partie retouche du portrait client est minorée (également divisée par 4, soit entre 30 min et 1h30) car le résultat attendu est souvent moins lisse qu’une photo « magazine ». Le résultat affiché suppose donc 2h de travail total en portrait client.

Réduction des coûts

On pourrait penser qu’il suffit d’augmenter le nombre d’image publiées pour augmenter la rentabilité et faire baisser les coûts de revient. Ça serait vrai si on parlait d’un processus industriel, mais ça ne marche pas comme ça pour des activités créatives et artisanales. On essaie, on tente, des fois ça marche, d’autres non. Si on commence à faire de la photo au kilogramme, c’est foutu. La qualité d’un photographe se reconnaît d’avantage aux photos qu’il cache qu’à celles qu’il publie : les grands reporters rentraient avec plusieurs rouleaux de pellicule pour ne publier finalement que quelques dizaines d’images. En publier d’avantage reviendrait simplement à abaisser le niveau d’exigence en terme de qualité : l’imprévu est une composante intégrante de l’instantanéité du cliché, l’inconstance est normale. En partant de cette base, la « rentabilité » d’un photographe a une limite finie et le temps investi par image publiée reste donc toujours important. Le coût d’une bonne image est donc toujours élevé puisqu’elle mobilise à la fois du matériel coûteux et une quantité de temps non négligeable, pendant lequel le photographe doit continuer à manger et à payer ses factures.

Comparaison avec le matériel professionnel

Si l’on compare ma rentabilité avec celle obtenue avec un appareil photo estampillé « professionnel », en prenant la limite théorique de 750 images publiables par an faites avec un D810 (3000 €) pendant une durée de vie de 1 millions de déclenchements (soit 14,2 ans à 70 300 déclenchements par an), on arrive à une estimation de 0,28 €, soit 5 % d’écart relatif avec mon propre appareil. Il est en outre probable qu’un professionnel qui travaille à temps plein ait un meilleur taux de rejet que moi (98,9 %), faisant alors augmenter la durée de vie de l’appareil et donc sa rentabilité. L’hypothèse de l’équivalence de rentabilité entre un appareil professionnel utilisé de façon intensive et un appareil plus bas de gamme utilisé de façon plus occasionnelle est validée.

Comparaison avec l’argentique

Prenons la Rolls-Royce des réflexs Nikon, le F6 (1886 € neuf) et le même parc optique :

  • le rouleau Ilford Delta 100 (noir et blanc) 135 de 36 poses coûte environ 7 € à l’achat,
  • son développement et sa numérisation HD (90×60 cm) coûtent 30 € TTC en laboratoire à Paris[9]Prix maximum constaté au 9 avril 2016 chez les laboratoires affichant leurs prix sur leur site web,
  • note 1 : le développement et la numérisation des films couleur (procédé C41) coûtent 25 € TTC à Paris,
  • note 2 : l’exemple utilisé (Ilford Delta 100) et une des pellicules les plus chères.

La durée de vie de ce type d’appareil étant supérieure à celle des numériques (d’abord parce que le boîtier est essentiellement mécanique, donc plus robuste dans le temps que les monstres électroniques, ensuite parce qu’on déclenche moins en argentique donc on préserve l’obturateur), l’amortissement est difficile à calculer. Il suffit d’ailleurs de voir le marché des appareils argentiques d’occasion pour se rendre compte qu’ils sont virtuellement increvables. On va donc supposer 160 photos/an pendant 25 ans, soit 0,47 € par photos publiable (sous-total appareil photo). Ceci est bien évidemment un exemple extrême, car il est facile de trouver de bon appareils argentiques semi-pro/pro pour moins de 500 €. En supposant un taux de rejet d’environ 67 % — car on fait plus attention à ce qu’on photographie en argentique — soit 12 photos publiables par rouleau de 36, chaque photo coûte alors 3,08 € (sous-total film). Avec les objectifs, les accessoires, etc. (toutes choses égales par ailleurs) le prix de revient total d’une photo argentique est alors de 5,22 € ce qui est 11 % moins que l’estimation réaliste numérique avec appareil photo de gamme pourtant inférieure.

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Même si la différence sur le prix final est de 11 %, le surcoût engendré par le développement et la numérisation (en argentique) est moitié moindre au surcoût engendré par le matériel informatique destiné à la retouche (en numérique). S’il est vrai que le numérique est plus souple (de votre appareil aur réseaux sociaux à la vitesse de l’électron), il est faux de penser que le numérique est plus économique, à niveau d’exigence similaire. Ceci étant, le numérique permet à chacun des retouches par écran interposé autrefois réservées aux tireurs dans leur chambre noire. Cependant, l’argentique possède encore de nombreux avantages sur le numérique, en dehors même de son rendu particulier :

  • la pérennité du support : aucune corruption de donnée sur des négatifs, à la différence des disques durs. Conservés à l’abri de la lumière et de l’humidité, les négatifs ont une durée de vie de plusieurs siècles.
  • l’économie de stockage : conserver des négatifs demande une boîte à chaussures. Conserver des fichiers informatiques demande un disque dur à 120 € à renouveller périodiquement.
  • la plage dynamique plus large : le film est toujours meilleur que les capteurs numériques pour gérer les scèner à fort contraste et pardonne mieux les erreurs d’exposition (la plupart des films 400 ISO peuvent être poussés à 1600 ISO et encaissent 14 EV).

Facturation client

Toujours dans l’hypothèse théorique de 750 images/an, soit 3,2 h de travail total par image (prise de vue, retouche, mais en considérant cette fois le marketing, la préparation, etc.), 8 h de travail par jour, 5 jours par semaine, 50 semaines par an, pour un photographe pro à temps plein visant le salaire mensuel moyen des photographes indépendants de presse (2484 € nets, soit 12,42 €/h sous les hypothèses mentionnées plus haut)[10]Le Journal du Net. (2012). Salaire photographe indépendant pour la presse (professions libérales). URL : http://www.journaldunet.com/business/salaire/photographe-independant-pour-la-presse-professions-liberales. Consulté le 9 avril 2016 et n’ayant aucun frais réel (local professionnel, véhicule, assurances, site web), chaque image doit alors rapporter un bénéfice net de 39,75 €, donc une recette nette de 47,43 € [11]l’estimation réaliste du coût du portrait client dans le tableau ci-dessus tombe à 30 € à 14.90 €/h pour 2h de travail et devrait alors être facturée 72,35 € TTC sur lesquels 15,64 € partent directement en taxes diverses et cotisations et 9,29 € en TVA (soit un revenu net de 39,75 € par image). Donc plusieurs options :

  1. le client peut payer et c’est bien,
  2. le client ne peut pas payer et vous devez changer de clientèle cible (montée en gamme – si vous êtes capable de le justifier par la qualité),
  3. le client ne peut pas payer et vous devez baisser vos prix, donc augmenter votre rentabilité en sortant plus que 750 images par an, donc moins de 3,2h de travail par image, donc en baissant la qualité.

Lorsqu’un photographe vend une prestation mariage à 1200 €, pour une journée de travail de 15 h sur place ce sont environ 25 h de traitement subséquent, soit une semaine de travail de 40 h au total, dont seulement 5 à 7 h de retouche pour l’ensemble des images (7h de traitement pour 90 images = moins de 5 minutes de travail par image). Sur les 1200 € facturés, il ne lui reste généralement que 452,47 € nets (38% du montant facturé) une fois toutes les charges et frais déduits, soit 11,31 €/h nets c’est à dire 119% du salaire minimum[12]Thibaudeau, B. (2013). Je veux devenir photographe !!! 6/7 – Donner une valeur à son travail. URL : http://blog.deviens-photographe.com/index.php/2013/05/je-veux-devenir-photographe-67-donner-une-valeur-a-son-travail/. Consulté le 9 avril 2016.. À titre informatif, le bénéfice net moyen d’un photographe professionnel français est d’environ 30%[13]Union des Photographes Professionnels. (2011). Quel est le tarif pour une journée de prises de vues ? URL : http://www.upp-auteurs.fr/faq.php?question=37. Consulté le 9 avril 2016., l’exemple de calcul présenté ici est donc assez standard. De même, un photographe qui facture 60 € TTC une séance portrait d’une heure ne va pas bien gagner sa vie car le prix de revient de chaque image est d’au moins 30 € hors taxes en supposant environ 1h30 de travail par image. Considérant un bénéfice moyen de 30 %, la séance lui rapporte environ 20 €, soit 1h20 de travail total pour l’ensemble des images, donc 30 min de retouche pour l’ensemble (3 à 6 min par image). Que dire de la qualité livrée quand la moindre photo de rue me prend au moins 10 à 15 minutes de retouche et le moins retouché de mes portraits, environ 20 minutes ?

Conclusion

Les chiffres que je donne ici s’appliquent essentiellement à un cas « budget serré » basé sur mon expérience et fournissent donc une estimation minimale réaliste des coûts de revient par image dans le cas du semi-pro/amateur sérieux. Évidemment, l’objectif ici n’est pas de réduire la photo à des histoires de gros sous. Mais il semble qu’il faille expliquer aux gens pourquoi les photographes doivent faire payer leur travail et ne peuvent pas travailler gratuitement, sans quoi – passionnés ou pas passionnés – ils perdent de l’argent. Et à chaque fois que vous publiez une photo sans autorisation, sur vos blogs, réseaux sociaux, bulletins associatifs et autre présentations PowerPoint, vous venez de voler minimum entre 30 et 90 € de travail + frais divers. Tout ça, généralement, sans même avoir la politesse d’indiquer à qui vous avez pompé l’image histoire de – peut-être – lui faire au moins un peu de pub.

Et s’il y en a qui n’avaient pas compris pourquoi on a besoin de vendre des tirages, j’espère que maintenant c’est clair. Mozart, Balzac et Van Gogh montrent que la précarité du statut d’artiste n’est pas nouvelle, principalement parce que le résultat de leur travail est « inutile » donc compliqué à commercialiser. Néanmoins, l’investissement préalable à la création est réel, aussi bien en équipement qu’en temps mobilisé à des activités peu rentables donc offrant un retour sur investissement incertain. Cet investissement doit, plus que jamais, être compris et valorisé par le public afin de soutenir les artistes dans leur création et de leur offrir des conditions de vie décentes, au lieu de s’approprier leur travail sans égard, ainsi que le permettent beaucoup trop facilement les médias numériques.

L’essentiel de la main d’oeuvre des pays développés étant employée et soumise à des heures de bureau à taux fixe, il est toujours délicat de justifier pourquoi le travailleur autonome/indépendant/freelance (dont les photographes font partie, mais pas seulement) facture si cher l’heure de travail effective quand l’employé va le plus souvent gagner entre 9 et 20 €/h. On sent toujours une forme de jalousie un peu aggressive qui demande une justification. On a vu qu’une fois toutes les charges, taxes et cotisations payées, le photographe a laissé 70% de la somme facturée au client au fisc et à ses fournisseurs et se retrouve donc à peine au dessus du salaire minimum. Mais ce n’est pas tout : son produit est l’image, et c’est la seule chose qu’il vend, cependant son travail ne se limite pas à la photographie. Il doit tour à tour être comptable, webmaster, responsable clientèle et SàV, etc. Il doit donc inclure dans ses heures facturées la facturation des heures où il n’est pas derrière son appareil photo : temps passé à faire la comptabilité, à faire de la publicité, à mettre à jour sites webs et réseaux sociaux, à démarcher des prospects, à répondre aux clients, à conseiller, à travailler sur son portfolio, à préparer les shoots (location de matériel, de local, équipe, entretien du matériel, etc.)…

Il peut y avoir plusieurs heures de travail “en coulisse” (marketing, comptabilité, secrétariat, planification, entretien) pour une heure de prise de vue. Le paradoxe du travailleur indépendant est qu’il doit être multi-tâches, mais qu’il n’est payé que pour une seule d’entre elles qui doit donc financer toutes les autres, ce qui fait que, oui, sur le papier, il est cher. Difficile à faire comprendre à des gens qui sont habitués de toucher une paie fixe pour une tâche fixe à horaires fixes…

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Notes et références

   [ + ]

1.Inclue les images de tests et de réglages
2.Hypothèse : 3,2 h de travail total par image (prise de vue, retouche, marketing, préparation, etc.), travail 8 h/jour, 6 jours/semaine, 50 semaines/an
3.retouche 9h/jour, 5 jours/7 et shooting 1 jour/7 avec 2 semaines de vacances/an
4.Kikin, O. Camera Shutter Life Database, Nikon D5000, https://www.olegkikin.com/shutterlife/nikon_d5000.htm. Consulté le 9 avril 2016.
5.Wikipedia. Hubble. URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Hubble_%28t%C3%A9lescope_spatial%29. Consulté le 9 avril 2016.
6.le salaire minimum est fixé à 9,67 €/h
7, 10.Le Journal du Net. (2012). Salaire photographe indépendant pour la presse (professions libérales). URL : http://www.journaldunet.com/business/salaire/photographe-independant-pour-la-presse-professions-liberales. Consulté le 9 avril 2016
8.Wikipedia. Kaplan-Meyer estimator. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Kaplan%E2%80%93Meier_estimator
9.Prix maximum constaté au 9 avril 2016 chez les laboratoires affichant leurs prix sur leur site web
11.l’estimation réaliste du coût du portrait client dans le tableau ci-dessus tombe à 30 € à 14.90 €/h pour 2h de travail
12.Thibaudeau, B. (2013). Je veux devenir photographe !!! 6/7 – Donner une valeur à son travail. URL : http://blog.deviens-photographe.com/index.php/2013/05/je-veux-devenir-photographe-67-donner-une-valeur-a-son-travail/. Consulté le 9 avril 2016.
13.Union des Photographes Professionnels. (2011). Quel est le tarif pour une journée de prises de vues ? URL : http://www.upp-auteurs.fr/faq.php?question=37. Consulté le 9 avril 2016.
2017-04-06T23:20:20-04:00 19 août 2015|Catégories : Réflexions|Mots-clés : , , , , , |0 commentaire

À propos de l'auteur :

Humain du XXe siècle et citoyen vigilant. Étudiant ingénieur mécatronicien. Technicien supérieur en mesures physiques. Collaborateur R&D en modélisation thermodynamique, calcul et contrôle thermique dans une start-up. Photographe. Pianiste. Développeur et libriste. Expériences précédentes dans la fonction publique territoriale (Conseil Régional Rhônes-Alpes), les moteurs électriques industriels (General Electric) et les voitures solaires en fibre de carbone (Esteban). Une journée passée sans créer est une journée perdue.

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