Bannie

Minh-Ly est modèle professionnelle. Professionnelle veut dire qu’elle investit tout son temps dans son travail. Alors il faut aussi que ça la nourisse. Les gens ont beaucoup de mal avec le concept de « professionnalisation » des métiers artistiques, et en particulier de celui de modèle. Ça ne serait qu’un loisir, tout au plus un complément de revenu « si ça marche ». On conçoit un danseur professionnel, un comédien professionnel, mais un modèle professionnel, non. C’est pourtant exactement entre la danse et le jeu théâtral. On peut être comédien, danseur ou musicien amateur comme on peut être professionnel, la seule différence est le niveau de maîtrise que l’on vise, donc le niveau d’intensité et de régularité de la pratique, donc le temps restant pour une autre activié alimentaire, donc les contraintes de rentabilité et de viabilité de l’activité artistique.

Être modèle à temps plein suppose, pour remplir son agenda, de partir en tournée. Comme n’importe quel musicien, acteur, comédien. Le marché local, à Montréal comme ailleurs, est limité et quand le monde a assez vu votre face, les contrats deviennent plus rares. Personne ne retourne voir 3 fois le même concert, personne n’engage le même modèle 3 fois par mois : on veut du neuf. Partir en tournée, ça veut dire en général à l’étranger. Le Canada est grand en superficie, mais en pratique l’économie se résume à 3 villes : Montréal, Toronto, Vancouver. À la rigueur Halifax, Ottawa, Edmonton, Calgary. 7 villes étalées sur une bande de 5 000 km, 48 h de trajet par la route. Partir en tournée, ça veut donc dire passer la frontière avec les États-Unis, 50 km au Sud de Montréal, pour se rendre notamment à New-York, à « seulement » 600 km, soit 6 h de route.

Comme Melania Trump, l’actuelle first lady américaine, et de nombreuses modèles de l’agence Trump Model Management, des dizaines de modèles étrangères viennent travailler illégalement chaque année sur le territoire Américain. New-York, Los Angeles, San Fransisco, Austin, Miami etc., ce n’est pas le travail qui manque : l’arme secrète des modèles est d’entretenir la rareté et la nouveauté en n’étant que de passage dans toutes les villes du monde, pour ne pas laisser au marché local le temps de se lasser et accumuler les chances de publication dans les media internationaux. Parmi elles, de nombreuses canadiennes. Parmi elles, Minh-Ly.

Il existe aux États-Unis un visa pour artistes et athlètes, le visa O-1. Le souci est qu’il impose d’être déjà reconnu, très reconnu, au point de pouvoir fournir des preuves de sa notoriété (critiques dans la presse, rôles principaux dans de grosses productions, succès commercial) et/ou d’avoir une reconnaissance institutionnelle (prix, diplômes). La formulation des conditions d’acceptation est assez drôle : on ne donne une chance qu’à ceux qui ont déjà gagné, et gagné fort. En dehors de ce visa, la seule possibilité pour travailler est d’être embauché par une société américaine, ce qui est très pratique pour un freelance, au demeurant lorsqu’il n’est de passage que quelques semaines par an.

Vendredi passé, Minh-Ly s’est présentée au poste frontière pour un énième voyage, d’un mois, avec un agenda complètement rempli, entre la Californie, New-York, le Texas et la Floride. Le problème était que sa date de retour n’était pas encore fermement arrêtée, ce qui n’a pas manqué de mettre la puce à l’oreille des gardes-barrière du mange-merde Trump qui, en tant que descendants directs d’immigrés irlandais, écossais, hollandais, allemands et français venus chercher fortune en spoliant les autochtones de leurs terres, s’y entendent en immigration alimentaire.

On lui a donc saisi son téléphone portable et épluché ses messages personnels, ses comptes de réseaux sociaux, la carte-mémoire de son appareil photo, et glabolement toute sa vie privée, non sans la questionner de façon particulièrement dégradante sur les hôtes qui devaient l’héberger à ses différentes étapes. Parce que le douanier bas de plafond aime imaginer des histoires de coucheries, lui qui passe ses soirées tristes à boire de la Bud Light (équivalent américain de la Kronenbourg, avec moins d’alcool mais le même bon goût de pisse) devant le Late Night Show (l’ancêtre du Petit journal). Il n’a pas fallu longtemps pour qu’ils découvrent un message mentionnant un salaire, et donc comprendre qu’elle venait travailler.

Ici, on a trouvé un coupable la main dans le sac, la chose à faire est donc de lui barrer le passage et de le renvoyer d’où il vient. Mais ça ne serait pas drôle, il faut l’humilier avant de l’expulser. En avant les questions salaces sur la prestation de services sexuels (poser à poil suppose nécessairement un petit supplément), les commentaires sur son tarif horaire (le douanier gagne moins que ça, mais pas beaucoup moins, précise-t-il, et ne comprend manifestement pas la différence entre chiffre d’affaires et bénéfice). Intrusions dans sa vie privée, commentaires dégradants, questions déplacées, humiliation gratuite en réunion (on rigole plus entre collègues), le débile de base en uniforme alimente son délire de pouvoir comme il peut. Il faut bien ça pour protéger son pays d’électeurs de Trump des dangereux envahisseurs canadiens.

Il aura donc fallu 6h de torture émotionnelle, sans eau ni nourriture, ni possibilité de contacter qui que ce soit, pour qu’elle soit finalement renvoyée du côté moins stupide canadien de la frontière, avec une interdiction d’entrée sur le territoire américain de 5 ans. Un mois de revenus foutus en l’air, 5 ans d’impossibilité d’aller là où se trouve le marché, sous prétexte de protéger le travailleur américain d’on ne sait pas trop quoi, car les professions artistiques sont de toute façon aussi précaires là-bas qu’ici ou qu’ailleurs. Tout ça dans le plus pur respect de la dignité humaine et des Droits de l’Homme. Minh-Ly est la troisième modèle canadienne de ma connaissance à tomber dans cette situation. Et qu’on se le dise, l’essentiel des modèles étrangères travaillent tout aussi illégalement viennent voir leur petit ami à New-York.

La bonne nouvelle, c’est qu’au moins deux des photographes avec qui elle devait travailler aux États-Unis vont se déplacer à Montréal pour la photographier le mois prochain.

2017-05-15T15:14:00-04:00 15 mai 2017|Catégories : Journal|Mots-clés : , , , |2 Commentaires

À propos de l'auteur :

Humain du XXe siècle et citoyen vigilant. Étudiant ingénieur mécatronicien. Technicien supérieur en mesures physiques. Collaborateur R&D en modélisation thermodynamique, calcul et contrôle thermique dans une start-up. Photographe. Pianiste. Développeur et libriste. Expériences précédentes dans la fonction publique territoriale (Conseil Régional Rhônes-Alpes), les moteurs électriques industriels (General Electric) et les voitures solaires en fibre de carbone (Esteban). Une journée passée sans créer est une journée perdue.

2 Commentaires

  1. Alain Galbrun 15 mai 2017 à 15 h 39 min- Répondre

    HALLUCINANT !!!

    • Aurélien PIERRE 15 mai 2017 à 16 h 04 min- Répondre

      Je suis d’accord. C’est surtout très paradoxal de la part d’un peuple d’immigrés qui se pense le phare des libertés indiviuelles dans le monde…

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