Démarche artistique

Le canular de Roland Dorgelès, Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique, a montré avec brio comment on peut mystifier autant le public, effrayé de passer pour béotien, que certains critiques d’art, dont l’imagination s’excite dès qu’il s’agit de tordre la langue pour sur-interpréter l’image, pour peu qu’on leur livre une notice d’intention — la sacro-sainte démarche — qui ne manque pas de verve.

En 1910, à Paris, Roland Dorgelès met sur pied une opération de communication visant à discréditer le Salon des indépendants, exposition dédiée aux peintres marginaux et avant-gardistes et dépourvue de jury de sélection, où les artistes peuvent donc exposer librement. Il fait publier dans plusieurs journaux une parodie qu’il nomme le Manifeste de l’Excessivisme :

Nous proclamons que l’excès en tout est une force, la seule force… Ravageons les musées absurdes, piétinons les routines infâmes. Vivent l’écarlate, le pourpre, les gemmes coruscants, tous ces tons qui tourbillonnent et se superposent.

J. R. Boronali

À la suite de quoi il fait réaliser, devant huissier, une toile aux tons vifs, peinte par un âne à la queue duquel il attache un pinceau, qui produit une sorte de marine abstraite. L’œuvre est ensuite exposée au salon, son auteur présenté sous le pseudonyme de J.R Boronali, et suscite les réactions attendues : les pro saluent l’audace et l’inventivité, les anti crient à la déliquescence de l’art, le public non-éduqué rit, le public éduqué essaie de se retenir pour avoir l’air ouvert d’esprit et avant-gardiste. Tout ceci aidé par les journaux dans lesquels Dorgelès alimente la polémique. L’œuvre est vendue 20 louis d’or, soit près de 160 000 € de 2020, après quoi la surpercherie est révélée et l’avant-garde moquée. [1]Grojnowski, Daniel. L’âne qui peint avec sa queue. In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 88, juin 1991. Les avant-gardes. pp. 41-47. DOI : https://doi.org/10.3406/arss.1991.2980

Ce procès de l’art contemporain en forme de blague potache illustre la position, coincée entre le marteau et l’enclume, dans laquelle l’art se trouve depuis le XXe siècle : d’un côté, la culture d’élite, reconnue et légitimée par des experts dont la légitimité repose elle-même sur des structures sociales arbitraires (écoles, diplômes, institutions, cooptation, postes et fonctions), de l’autre, les cultures indépendantes, alternatives, et/ou populaires, ouvertes à toutes les impostures par faute d’être simplement ouvertes et facilement raillées quand elles deviennent incompréhensibles au plus grand nombre. Tout ceci sous l’injonction paradoxale de constamment réinventer l’art et d’innover, sans pour autant trop s’écarter des canons classiques et tomber dans le « n’importe quoi » (tel que défini par… on ne sait qui). L’usage semble avoir résolu ce paradoxe par le recours à la démarche, sorte de justification de l’artiste pour avoir commis son œuvre, qui le classe hors des vulgaires décorateurs de murs pour en faire un intellectuel auréolé de capital culturel.

Il n’y aura donc, sur ce site, ni notice d’intention pompeuse, ni déclaration de démarche profonde, rien que des images à regarder en s’abstenant d’interprétations fumeuses, et qui ne sont rien d’autre que des images, c’est à dire des mensonges. Ce qu’elles cherchent à dire ne regarde que moi, ce que vous cherchez à leur faire dire ne regarde que vous, et ce qu’elles montrent se passe de tout commentaire.

Le langage étant l’instrument du mensonge et de l’enfumage dialectique, je pratique la musique et la photographie pour l’éviter. Si j’avais voulu accumuler des mots clés en litanies spécieuses, j’aurais fait du marketing ou de la politique, ce qui, au fond, revient strictement au même. Si je présente ici des images menteuses, c’est pour éviter les mots menteurs. Et si je les présente tout court, c’est que j’y ai trouvé quelque chose digne d’intérêt à mes yeux, donc probablement digne d’intérêt aux vôtres.

Qui suis-je ?

Le monde aime les structures binaires, facile à comprendre. On a donc d’un côté ceux qui voient le verre à moitié plein, et les autres, qui le voient à moitié vide. Personnellement, je suis d’un troisième type : de ceux qui voient un verre à remplir et se lèvent pour aller chercher la bouteille, sans trop comprendre pourquoi les autres campent béatement devant le verre en tergiversant sur la nature de son être.

Après des débuts douteux en paysage et en macro, genres dont j’ai assez vite fait le tour, j’ai commencé le portrait et le nu en école d’ingénieur pour rompre avec la technique froide et procédurale et fréquenter des milieux plus variés que les futurs ingénieurs, dont la conscience sociale et politique tend vers zéro, convaincus qu’ils sont de rentrer incessamment dans l’élite d’un système social qu’ils n’ont donc nul besoin de questionner. Plus jeune, j’avais appris le piano (dont quelques années au conservatoire) et je dessinais tout seul dans ma chambre. Rendu au niveau universitaire, le sacrifice de mes activités artistiques au profit de la réussite académique à des fins de conformation systémique commençait sérieusement à me peser, et les reprendre relevait d’un acte de salubrité mentale.

La salvatrice bouffée d’humain permise par le portrait a été cependant de courte durée. Frustré par les possibilités de mon logiciel de retouche photo (darktable), j’ai commencé à m’intéresser à l’algorithmique du traitement d’image, dont les mathématiques sont par chance assez proches de la thermodynamique que j’étudiai à l’école. Étant du type de ceux qui se lèvent pour aller chercher la bouteille, j’ai appris en 2 mois à programmer en C pour pouvoir modifier darktable et obtenir les résultats visuels que je cherchais en développant mes propres filtres de traitement, que je mets à disposition du public sous licence libre (open-source). Les utilisateurs sont encouragés à soutenir mon travail par dons.

Depuis 2018, je suis photographe « full stack », réalisant à la fois prise de vue, retouche, algorithmes logiciels pour la retouche (dont recherche et développement sur les filtres de traitement de la couleur, et conception d’interface utilisateur), mais aussi éclairage et parfois maquillage. Je contribue chaque semaine au développement de darktable et j’enseigne, en vidéo via YouTube et en cours particuliers, la retouche et la gestion de la couleur avec ce logiciel. Je développe aussi moi-même les parties importantes de ce site web pour assurer une meilleure cohérence entre le fond et la forme.

En photographie, ce sont d’abord et avant tout les sujets humains qui m’intéressent, soit directement dans le cadre de l’image, soit indirectement via leur impact sur les éléments présents dans le cadre. J’aime rencontrer et découvrir les gens, analyser leur façon de penser, et en faire des photos.

J’ai un projet à l’étude pour outiller informatiquement les artistes de sorte à s’affranchir de la culture d’élite et de ses proxénètes, pour les aider à diffuser leur travail en dépendant d’un minimum d’intermédiaires (techniques et financiers), repassez régulièrement pour avoir des nouvelles.

1 Grojnowski, Daniel. L’âne qui peint avec sa queue. In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 88, juin 1991. Les avant-gardes. pp. 41-47. DOI : https://doi.org/10.3406/arss.1991.2980